Opa-Locka will be beautiful

Posted on 16/04/2013 par

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Opa-Locka est une banlieue située au Nord de Miami. Son nom est d’origine Séminole. La ville a été créée en 1924 par Glenn Curtiss, un pionnier de l’aviation devenu promoteur, dans un contexte d’explosion du tourisme qui permet à Miami une expansion très rapide. La stratégie adoptée pour promouvoir la ville est de lui donner une apparence exotique. Ainsi le projet de Curtiss se serait appuyé sur un film américain de 1924, Le voleur de Bagdad (avec Douglas Fairbanks), vaguement inspiré d’un épisode des Mille et Une Nuits. Dans ce film, le décorateur William Cameron Menzies imagine un Bagdad luxueux, aux bâtiments majestueux, gigantesques (on n’en voit le sommet que par des vues aériennes). Le film est truffé d’effets spéciaux pour rendre compte d’épisodes magiques, dans une ville aux innombrables dômes et minarets. Bernhardt Muller, architecte en charge du projet de ville d’Opa-Locka, s’inspire à son tour du film dont il décline et adapte le décor.

Du récit de tradition orale, à la construction d’Opa-Locka de nombreux filtres ont été appliqués : un conte de culture arabe, sa traduction occidentale, son adaptation au cinéma, l’interprétation de Bagdad dans un décor fantaisiste, et l’adaptation du film dans une architecture au sud de la Floride. Dans ce processus, différentes cultures se superposent. Chaque domaine d’exploitation du récit (conte, cinéma, décor, architecture) impose ses contraintes.  Toutes ces influences se mêlent jusqu’à obtenir un style hybride, qui parle la langue du divertissement.

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Opa-Locka s’est construite comme une ville de loisir, un « resort » avec piscine, zoo, golf dans lequel on peut habiter à l’année. Les frontières entre récit, loisirs, villégiature et vie quotidienne deviennent floues, s’estompent. Ces différents mondes s’amalgament. Après cette série de déplacements et de traductions en cascade, la fable va faire son retour dans la réalité quotidienne.

La ville-décor doit faire face à sa propre histoire. Son évolution se résume à des épisodes sombres : un ouragan en 1926, l’abandon de l’aéroport par l’armée dans les années 1950, le manque d’investissements dans les années 1960-70 qui mènera à un haut niveau de corruption politique, une paupérisation croissante de la population et l’arrivée massive de la drogue dans les années 1980.

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C’est là qu’apparaît l’étrangeté de The Bagdad of the South. Le décor ne correspond plus à aucun scénario. Il perd son sens. Sans les activités récréatives censées animer la ville, le mirage devient absurde, incongru ; à se demander si ce que l’on voit à Opa-Locka existe vraiment. C’est une enveloppe improbable, éloignée d’une réalité très difficile. Cette ville de divertissement pour blancs est devenue un ghetto de noirs.

Avec le départ de l’armée qui faisait vivre la ville, Opa-Locka craint de devenir une ville fantôme. Finalement c’est son architecture qui semble fantomatique : entre abandon et entretien du rêve.

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La politique d’Opa-Locka n’a jamais cessé de promouvoir un exotisme et une particularité depuis longtemps évanouies. En effet, il s’agit de la seule racine de cette ville, son identité, son unique vitrine. Un petit festival, The Arabian Nights, existe depuis la création de la ville, survivant artificiel au même titre que les murs de la mairie, de l’hôtel et de quelques maisons. Ainsi la municipalité tente d’entretenir la flamme, avec des constructions récentes inspirées du style de l’« Opa-Locka historic district », comme la nouvelle gare ouverte en 1995. Les générations d’influences se succèdent, l’époque glorieuse de l’édification de la ville est devenue sa propre légende.

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Une autre forme de légende et de promotion de la ville est apparue ces dernières années, à contre courant. Une identité émergente qui trouve son origine dans la paupérisation de la ville. La réputation du quartier du «Triangle», ravagé par l’économie de la drogue, est largement commentée par des vidéos amateurs diffusées sur Internet revendiquant son côté «ghetto», sa dangerosité. Une nouvelle génération de rappeurs revendiquent leur appartenance à Opa-Locka, une des villes les mieux classées dans les statistiques de criminalité aux États-Unis. Parmis eux, Brisco connaît un véritable succès. Son répertoire comprend les titres Opa-Locka, ou Opa-Locka Goon (le lascar d’Opa-Locka). Cet artiste peut être un exemple de réussite et d’abondance décrivant un mode de vie superficiel et idéalisé, usant de codes et de signes qui ne correspondent pas à la réalité. Mais grâce à Brisco, Opa-Locka est enfin le décor d’un film, à l’échelle de cette ville: des music clips.

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Texte (publié par le LAUA en 2009), images et vidéo : Armand Morin

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