Chloro-philie

Posted on 21/03/2018 par

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A en croire les résultats des derniers appels à projets lancés sur le territoire, l’architecture de la réinvention sera verte, au sens propre comme au figuré, l’overdose de rendering végétal n’étant désormais plus très loin. Les architectes parlent de choucroute, de moumoute, de salade voire d’épinards (cf. les traumatismes d’enfance, apparemment valeurs partagées). L’abus a été tel que même les plus néophytes de nos interlocuteurs, élus et publics, au départ séduits par cette abondance de chlorophylle et de fraîcheur chewing-gum commencent à se méfier sérieusement et à essayer de deviner ce qui se cache sous la canopée.

Disons qu’au moins les perspectivistes seront devenus des experts de la modélisation paysagère.

Ne restons pas piégés à disserter sur la légitimité de la réponse architecturale. Avons-nous raison ou tort de participer au jeu de la verdolâtrie ? De fait, la commande est là, le vert gagne et les projets se font.

Cherchons plutôt pourquoi il est aujourd’hui demandé aux architectes de résoudre l’échec urbain de la ville dense et de répondre au besoin collectif de rendre la ville ostensiblement plus verte.

Un bâtiment sert à s’abriter, à créer un climat spécifique permettant à ses occupants de ne pas trop subir les aléas climatiques. Il doit protéger de la pluie, du froid, de la chaleur excessive, de l’humidité… Au mieux il peut être économe en énergie, voire même producteur, favoriser un bilan carbone faible en utilisant des matériaux biosourcés, être conçu pour limiter son obsolescence et anticiper son potentiel de reconversion. En ce sens le bâtiment peut être durable et écologique.

Mais comment imaginer qu’une toiture (ou une façade) végétalisée, recouverte aux trois quarts d’une étanchéité bitumineuse, peut participer à cette écologie. Pour faire pousser autre chose qu’une pseudo toundra, le surpoids induit par l’apport de terre végétale demande un surdimensionnement des structures contradictoire avec une recherche d’économie de la matière. Les systèmes d’étanchéité inévitablement employés sont des dérivés pétrolifères dont l’efficacité a une durée limitée dans le temps et dont la mise en oeuvre est polluante et dangereuse pour les artisans. Les surfaces végétalisées demandent des coûts d’entretien importants en comparaison des toitures et façades classiques. Le seul avantage notable de la toiture végétalisée est, outre son apport de confort visuel pour les occupants (sous réserve qu’elle soit visible et accessible), une relative amélioration de l’inertie thermique dans le cas d’une épaisseur de terre conséquente.

A l’heure où tout le monde semble être tombé d’accord sur le besoin d’une ville plus “verte”, l’investissement public sur les espaces verts est en réalité au bout du rouleau, par manque de place, de financements, de surfaces de sols non imperméabilisées… Les politiques publiques échouent à rendre la ville plus végétale parce que c’est cher et compliqué. Pourtant l’enjeu est de taille : rapporter de l’oxygène et limiter la pollution dans les centres villes, participer à une régulation thermique naturelle des zones urbaines, favoriser la biodiversité, jusqu’à limiter les risques d’inondation… Mais on se trompe en voulant faire porter ces vertus de transformation de la ville à l’architecture. La végétalisation demeure un sujet de sol, parfois peut-être une question de toiture mais pourquoi vouloir en faire à tout prix un sujet de mur ?

Privatiser l’espace végétal en le reléguant à un ornement architectural est un biais intellectuel, c’est lui retirer ses propriétés écologiques les plus fondamentales dont son appartenance au bien commun.

La végétation en ville est une question urbaine, l’architecture y participe.

 

 

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