L’architecture du logement démocratique

Posted on 18/11/2014 par

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1/ Le texte

L’organisation de la production française fonctionne par l’écrit, la loi, les normes, les certifications et les labels. Mettre au point un projet revient à valider l’une après l’autre chacune des clauses de ces écritures. Le système est clos par le jeu juridique des responsabilités en chaîne. Celui qui n’aura pas été conforme sera responsable. La défiance règne et tous les participants d’un projet de construction investissent leur énergie à se protéger contre tout ce qui pourrait ne pas être prévu par les textes. Les efforts individuels de chacun se cumulent pour former un grand Léviathan dont le pas est lourd au lieu d’être mu par l’association des énergies.

Pour expliciter mon propos sur la démocratie à l’œuvre dans l’architecture, on peut citer la lutte de pouvoir qui fait rage entre les handicapés et les thermiciens. Avec leurs législations respectives, ils s’accaparent une partie grandissante du coût de la construction, souvent au détriment de l’acquéreur. La réglementation pour « l’égalité des chances » aurait pu servir à redonner de l’aisance au logement pour tous mais elle n’a fait que réduire les dimensions du séjour au profit des sanitaires, de la salle de bain et des couloirs. Le salon étant la seule pièce sans réglementation, aucun texte ne prend sa défense, alors que c’est la pièce la plus utilisée. La législation thermique, sous la couverture morale de l’économie d’énergie, ne fait que compliquer les constructions, les rendant de plus en plus fragiles et de moins en moins pérennes : l’isolation par l’extérieur, la multiplication des films plastiques, joints, scotchs nécessaires à l’obtention de l’étanchéité à l’air sont autant de dispositifs à la durée de vie incertaine. In fine, l’habitat français est de plus en plus performant sur le papier et de moins en moins agréable.

En effet, la qualité d’ambiance d’un lieu n’est, elle, pas réglementée : cela reste le savoir-faire de l’architecte, ce qui explique pourquoi la création architecturale est « déclarée d’intérêt public ».

 

2/ L’architecte

Dans ce contexte, il est illusoire de considérer l’architecture comme un acte créatif au sens artistique habituel. L’architecte ne crée pas un logement. Il fait quelque chose de beaucoup plus compliqué, assemblant des réglementations, des normes et des labels, il pratique un exercice de contorsion démocratique concret visant à faire valider par une majorité qualifiée le projet. L’architecte devra satisfaire toutes les clauses de l’imbroglio démocratico-administratif sous peine d’être congédié comme un incapable. Paradoxalement le résultat de ce surcroît de démocratie, qui devrait élever la valeur commune de notre environnement bâti, se solde par une perte de qualité. Le but initial de tous les efforts pour faire mieux conduit à faire moins bien. La complexité règne et face à elle, le conformisme semble la seule solution rentable.

L’architecte doit « raconter une histoire » pour mener le projet mais l’implantation du bâtiment est défini par l’urbaniste, l’organisation des logements par le promoteur et la construction par l’entreprise, il ne reste que l’esthétique. Cet aspect étant des plus subjectifs, tout le monde a son mot à dire dessus. C’est finalement la voix du Maire qui est la plus péremptoire. C’est ainsi que se noue le paradoxe des missions qui sont confiées à l’architecte, tout savoir et tout intégrer d’une part, et assumer la responsabilité de la créativité d’autre part. Il est à la fois en charge de l’ambition du projet et responsable de toute l’œuvre que les autres lui imposent.

L’architecte, de par les responsabilités qui lui incombent, est donc censé être un expert, mais son expertise est négociable à souhait. Conteste-t-on aussi couramment la parole des médecins alors même que chacun a pu expérimenter la diversité des diagnostics que peuvent faire différents praticiens ? Conteste-t-on le juriste dont les arguments ne semblent que négociable pas ses pairs ? Conteste-t-on l’avis de l’ingénieur dont les options techniques sont aussi nombreuses qu’il y a de procédés industriels de fabrication ?

3/ Les représentants du reste de la société

Voilà une petite liste des demandes qui dessinent les contours de la peau de chagrin qui reste à l’architecte pour concevoir un ouvrage de qualité :

Le promoteur

L’équilibre des rapports économiques entre pouvoir d’achat, coût de la construction et revenu de la promotion rend les logements trop petits. Ainsi pour l’architecte, il s’agit d’optimiser le rendement du produit, c’est à dire concevoir un maximum de surface vendable pour un prix de construction donné.

Les consignes de conception se résume à 1200€/m2 de coût de construction en moyenne pour un prix de vente de 2500€/m2, chambre : 9m2 et 12,4 m2 pour la chambre handicapée, T2 : 48m2, T3 : 65 m2, T4 : 82m2

Le handicapé

Pour tous les logements, les dimensions minimum des couloirs, des sanitaires, de la cuisine, des paliers, des parties communes sont imposées par la Loi n°2005-12 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, loi prévue pour permettre à chacun de ne pas avoir à déménager en cas de complication de santé ou simplement de vieillissement.

Le logement n’est plus dimensionné pour la majorité des personnes qui voit les chambres et le séjour se réduire pour absorber l’agrandissement des autres pièces. Le marché n’a en effet pas fait augmenter les surfaces totales avec la nouvelle réglementation.

Le pompier

La morphologie du bâtiment, des circulations et des façades est bornée par les pompiers dans l’arrêté du 31 janvier 1986 relatif à la protection contre l’incendie des bâtiments d’habitation.

Si cet arrêté a sûrement permis de sauver des vies lors des incendies, il a entre autre fait disparaître l’escalier comme espace de convivialité. L’escalier est une issue de secours protégée, un tube en béton anxiogène à l’acoustique résonante. On ne peut plus croiser la concierge dans l’escalier ni rencontrer ses voisins ailleurs que dans l’ascenseur à la promiscuité gênante.

Le thermicien

La réglementation thermique, outre son évolution quasi quinquennale qui ne facilite pas son appropriation, impose une qualité intrinsèque du clos couvert, calculée par un logiciel officiel dont les règles de calcul sont peu accessibles au concepteur. L’architecte dessine sa façade au regard de ce qui sera validé par la boîte noire du calculateur.

Le cadre de validation de la conformité à la réglementation ne prend pas en compte la complexité du bâtiment, ses qualités morphologiques ou sa situation précise. Pour faire simple il n’y a pas de réelle notion d’adaptation à un climat. Tout ce passe comme si pour être performant, il suffisait d’additionner les valeurs des fiches techniques de produits industriels.

Le technicien général

Descendants des traités de construction, les Documents Techniques Unifiés précisent la bonne mise en œuvre des constructions. Les détails standards qu’ils décrivent permettent de répondre aux cas génériques de construction mais rendent difficile l’exception. L’existence de ce catalogue rend même illégitime toute alternative originale, puisque l’assurabilité du produit serait mise en jeu. Pour se prémunir les vices de construction, on met en place un système réglementaire qui a pour conséquent de limiter l’innovation, la spécificité, voir même le savoir-faire des artisans.

Les indépendants

Version privée de la certification de la conformité réglementaire, les certificateurs ont pris en charge la qualité globale du produit avec la labelisation.

Deux écueils cependant : se voulant qualitative, l’évaluation est essentiellement quantitative (on coche des cases pour obtenir un label) et l’évaluation est menée pour l’essentiel sur le projet encore à l’état de papier, sans considération pour le produit fini.

L’urbaniste conseil, l’architecte des bâtiments de France, l’élu, le voisin, l’entrepreneur, l’économiste, le commercialisateur, etc…

On pourrait continuer à lister les intervenants dans le système de production de l’habitat pour dresser le réseau complet de la démocratie à l’œuvre, mais cela demanderait une enquête poussée dans des ramifications presque sans fins.

Tout cela repose sur le choix tacite que nous avons fait pour notre système de validation de nos actes : la paperasse, qu’elle soit réglementaire, législative ou scientifique. L’écrit remplace le jugement de chacun, la prise de responsabilité individuelle et le débat. Un projet n’est pas négocié, argumenté, défendu, il est conforme ou pas. Pour retrouver de l’aisance et faire des économies, ne faudrait-il pas simplifier la complexité démocratico-administrative et laisser chaque acteur responsable de ses actes et non de la conformité aux textes ?

On inscrit dans la concrétude du logement la responsabilité de résoudre les difficultés posées par l’incendie, le handicap, le changement climatique, etc. Chaque individu est moins responsable de ses actes quotidiens puisque le logement qu’il occupe lui force la main, en réduisant ses consommations, en le protégeant de ses voisins, en anticipant ses accidents de la vie. Le logement devient omnipotent, puisque chaque spécialiste a son mot à dire dans sa production. Cela ne le rend pas meilleur et plus agréable, juste plus lourd. Entièrement conçu pour parer au pire, le logement devient un carcan textuel traduit en architecture.

4/ Vers un label de la qualité architecturale

Si le logement découle d’un rapport de force démocratico-administratif, il est le résultat de luttes corporatistes. C’est malheureusement le fonctionnement corrompu de la démocratie des plus forts. Pourquoi l’architecte n’a-t-il pas les marges de manoeuvre correspondants aux responsabilités qu’on lui confie ? Parce que son corps défend essentiellement le mythe de l’artiste incompris ou de l’artisan malmené. Trop centré sur son souci créatif intime, l’architecte n’est pas assez soutenu par un arsenal de paperasse. Il ne possède pas le corpus lui donnant un pouvoir d’expert comme le médecin, l’ingénieur ou le juriste. L’architecte ne doit plus être le prisonnier volontaire de la seule culture et doit reconquérir les techniques puisqu’au quotidien, il conjugue les champs culturels, techniques, juridiques, politiques et artistiques, qu’il le veuille ou non. C’est précisément cette maîtrise qui fait son génie.

Plus pragmatiquement, la simplification semblant impossible, il faudrait peut-être rajouter une couche au mille-feuilles de paperasse en créant un label pour la qualité architecturale des logements. Ce label se poserait comme un qualifiant de la synthèse et de la cohérence architecturale du projet, c’est à dire de la qualité d’assemblage des autres textes. C’est bien là notre métier si vous m’avez suivi jusqu’ici. Faire tenir ensemble tout un fatras de trucs dans un dessein précis. Cela donnerait un outil régulateur à l’architecte pour justifier les choix complexes qu’il opère, une échelle de qualité dont il serait le garant auprès du maître d’ouvrage comme l’est un ingénieur pour l’obtention d’un label.

Ce label ne validerait pas les moyens mais les résultats. Il serait délivré par un « corps » composé d’experts architectes qui décerneraient des « étoiles » résultant d’un ensemble de critères plus qualitatifs que quantitatifs comme :

  • L’ingéniosité constructive
  • L’adaptation climatique
  • La fonctionnalité des espaces
  • La sensualité des ambiances
  • La convivialité des espaces communs
  • Le style architectural : moderne, classique, régional, environnemental, contemporain, conformiste, etc…

Ce label serait attribué au bâtiment en tant que résultat matériel d’un débat démocratique. En conséquence, il reviendrait à être lié à une chaîne d’influence sur le processus de construction soit en cascade le Maître d’ouvrage, l’entreprise, les industriels, l’architecte, la ville, etc… Cette note permettrait, comme dans les guides, de donner à l’acquéreur un point de vue d’expert sur la qualité architecturale.

Chers confrères, ne pourrait-on pas s’y mettre dès maintenant en utilisant le web ? On soumettrait un bâtiment à la sagacité des commentaires d’experts qui apposeraient une note argumentée point par point.

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