Les paysages manigancés – épisode 1

Posted on 16/07/2013 par

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L’image pittoresque d’un lac dans un paysage de montagnes. « Supprimer ? : oui, non ». Mais peut-on vraiment supprimer aussi simplement un paysage entier comme on supprime une image jpeg de son ordinateur ?

Ce dessin ingénu, comme tous ceux de Vincent Broquaire, cache un questionnement plus sérieux : celui du statut « naturel » du paysage dans notre environnement contemporain.

Dans le monde dessiné de Vincent Broquaire, le paysage est dépeint comme une ressource disponible, malléable et interchangeable. Sa primauté naturelle n’existe plus. Il est le produit de machinations humaines ou la conséquence de manœuvres loufoques. Les sommets des montagnes sont maintenus par un hélicoptère. Les nuages sont entretenus par un service de la ville qui remplace ceux qui en ont besoin. Les arbres se changent comme des affiches publicitaires, quand ils ne sont pas extraits de terre – déjà poussés avec tronc, feuilles et racines. Le soleil et les cascades sont des machineries géantes nécessitant une flopée d’humains et d’ingénieurs pour les faire fonctionner.

Vincent Broquaire, Passage

Revenons au lac de montagnes que l’on nous propose de supprimer. Ce dessin s’intitule « Entrée en dialogue ». Sans présumer des intentions de l’auteur, le dessin confronte deux extrêmes. À la définition classique du paysage comme « vue d’un décor naturel, ou peinture évoquant une telle scène »[1] (le dessin du lac et des montagnes) vient se surimposer le contrôle informatique d’une nature gérée à distance et de manière impersonnelle par ordinateur (l’écran de commande).

Les technologies digitales ont complètement pénétré la manière dont nous percevons notre environnement, et la manière dont nous agissons au sein de celui-ci. Le wifi, la réalité augmentée ou les puces RFID font désormais partie d’un paysage naturel « augmenté ».  Nous évoluons avec des appareils connectés qui nous aident à voir, enregistrer, sélectionner, partager ou supprimer une partie du monde qui nous entoure.  À l’image du dessin « Capture » où le personnage prenant en photo un arbre l’aspire. Littéralement prisonnier à l’intérieur du téléphone, l’arbre n’est plus qu’une image disponible dans une base photos personnelles.

Vincent Broquaire, Capture

Dans « Truck », un camion décoré d’un panorama paysager de collines et de sapins offre en trompe l’œil l’image du paysage qu’il semble justement cacher. Au fil des kilomètres, ce paysage unique se déplace avec le camion, indifférent aux environnements naturels que la route traverse.

Vincent Broquaire, Truck

Au-delà de la simple perception, c’est la « nature » même des paysages que les technologies de l’information et de la communication sont en train de bouleverser. John Brinckerhoff Jackson évoque l’aspect des champs agricoles du grand Ouest américain. Ces cercles verts et parfaits au milieu du désert sont le résultat d’un système d’irrigation hautement sophistiqué. Un ordinateur contrôle indépendamment l’irrigation dispensée à chacun des champs. Ces ordinateurs sont reliés à des scanners à infrarouges aériens mesurant en permanence la température et le taux d’évapotranspiration des champs pour ajuster en temps réel la pluie artificielle nécessaire aux cultures. Le dessin « Plants » renverse ce phénomène par l’absurde. Les images numériques ont bien remplacé les plantes d’appartement, mais il faut toujours les arroser avec de la vraie eau…

Vincent Broquaire, Plants

La nature est une donnée qu’il s’agit de gérer et d’entretenir. Dans « Billboard », le paysage rentre dans la même logique que l’urbain en devenant une image que l’on change sur un panneau publicitaire 4 par 3. On remplace un arbre sans feuille par un arbre bien fourni pour agrémenter le paysage urbain et l’adapter aux saisons.

Vincent Broquaire, Billboard

Cette logistique de la nature est devenue un service spécifique. Comme il existe un service de gestion et d’entretien des espaces verts dans toutes les villes, il existera peut-être dans un futur proche, une unité de « Cloud maintenance » intervenant pour remplacer un nuage mal formé par un autre afin d’assurer la qualité de l’air des habitants.

Vincent Broquaire, Cloud Maintenance

John Brinckerhoff Jackson explique que le paysage est le lieu où les hommes peuvent enfin accélérer ou ralentir les processus naturels. Croissance, maturité ou déclin ne sont plus calqués sur le rythme de la nature mais sur celui de l’homme. Alors, plutôt que de devoir attendre des années que l’arbre atteigne sa taille adulte, les manutentionnaires de « Growing » font pousser les arbres en tirant dessus avec un camion-grue. Cette opération paraît aussi simple que de sortir un kleenex de sa boite ! Entre poésie de l’absurde et scénario d’anticipation, les dessins de Vincent Broquaire questionnent notre soif de contrôler la nature, dans un monde qui se technologise à toute allure. (Comment ne pas voir dans « Growing » une allusion aux manipulations génétiques faites sur les végétaux permettant à telle fleur de ne pas faner ou à tel arbre, peut-être un jour, de sortir de terre avec déjà sa taille adulte ?)

Vincent Broquaire, Growing

Ces scènes « paysagères » sont toujours le fruit d’un bricolage humain. Les paysages que nous voyons possèdent tous une part cachée. À mi-chemin entre machinerie et mascarade, la montagne de « Elevation » n’est haute que parce qu’un hélicoptère en soulève le sommet. Ce paysage de belle montagne n’est qu’une grande illusion. Les formes naturelles sont désormais soutenues entièrement par l’ingénierie humaine, et celle-ci déploie des moyens hollywoodiens pour continuer à entretenir le leurre.

Vincent Broquaire, Elevation

Nous qui voulions « jouir » du paysage et du « spectacle de la nature », nous nous trouvons confrontés avec un paysage mis à nu, comme invités de force dans ses coulisses. Ce n’est pas par hasard que dans « Sun » le dispositif qui soutient le soleil au-dessus des gens heureux de bronzer ressemble à s’y méprendre à des cintres de théâtre, cet espace au-dessus de la scène où l’on manœuvre verticalement des éléments de décor ou d’éclairage…

Vincent Broquaire, Sun

Pour Anne Cauquelin, le paysage est un « tissu de certitudes, à la fois fragile et résistant ». Il est une pure construction culturelle et esthétique [2] : nous ne le voyons qu’au travers de notre arsenal culturel qui comprend la perspective, l’histoire de l’art, les souvenirs personnels, etc… Les dessins de Vincent Broquaire semblent nous dire, eux, que le paysage est désormais une pure construction technique : un artefact, généré et entretenu par l’homme. Dans les deux cas, le paysage « naturel » est toujours le produit d’un artifice laborieux destiné à satisfaire notre « désir » de paysage. Alors pourquoi cacher ce processus de fabrication plus longtemps ?

[1] John Brinckerhoff Jackson, À la découverte du paysage vernaculaire, Actes Sud

[2] Anne Cauquelin, L’invention du paysage, PUF

Toutes les images : Courtesy de Xpo Gallery, Paris & Vincent Broquaire

Plus de dessins sur le site de Vincent Broquaire

 

 

 

 

 

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Posted in: ATMOSPHERE, MAKE, OFF