Quelle forme auront nos villes ?

Posted on 17/12/2014 par

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En 2014, je découvre Paris. Fraîchement diplômée, je fais partie d’une génération de jeunes gens qui ayant comme moi vécus la majeure partie de leur vie dans la banlieue résidentielle d’une ville moyenne de province, arrivent dans la capitale les yeux brillants d’espoirs et d’ambition. J’ai la chance, dans cette migration tardive, de ne connaitre que très peu la ville, ne l’ayant visité que deux ou trois fois en vingt-cinq ans.

Formée, ou déformée, par l’apprentissage de l’architecture et de l’urbanisme, mes premières envies sont à la découverte, le parcours et la compréhension de la fourmilière parisienne. Je parcours Paris par tous les moyens qui me sont accessibles, en métro, à pied et surtout à vélo. Comme de nombreux apprentis parisiens avant moi, j’essaye de mémoriser les lieux, les noms, croisant dans mes promenades l’iconographie vaste de Paris et de ses monuments dont j’avais déjà étudié l’histoire, l’époque et l’architecture. Pourtant, mes gestes et mes réflexes ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux de mes prédécesseurs.

Je dois rejoindre des amis Rue Monge. J’habite rive droite depuis trois mois, je ne suis jamais allée dans cette rue même si j’en ai déjà entendu parler. Je sors mon smartphone, lance la navigation google, demande quel est le trajet le plus court, l’itinéraire le plus adapté à un vélo, estime le temps qu’il me reste à parcourir. Lassée de rouler sur une rue trop passante, je change de chemin, réactualise l’itinéraire depuis mon nouveau point de départ sur mon portable. Plus tard, pour continuer cette soirée à moindre frais nous chercherons d’autres bars abordables, comparant grâce à diverses applications, les tarifs, les lieux, les avis.

Depuis mon arrivée à Paris j’ai aussi installé une application pour faciliter ma recherche de stations Vélib’, une autre pour mes trajets en métro, une dernière pour reproduire les parcours vus dans les films tournés à Paris. A la différence de mes prédécesseurs des siècles passés, je n’ai pas vraiment besoin de grandes avenues pour me repérer, je n’emprunte presque jamais de grands axes, souvent dangereux en vélo, je ne regarde pas les panneaux indicateurs, et rarement un plan. Si je vois une place, un quartier, un bâtiment qui me semble intéressant au cours de mes déambulations, je recherche des informations le concernant  immédiatement sur internet, je le prends en photo, je le partage parfois.

Ma pratique de la ville a gagné en immédiateté et en multiplicité de choix. Si je dois rejoindre des amis, trouver un magasin précis, je n’aurai pas à prévoir mon itinéraire à l’avance, je le déterminerai en cours de route.

Je suis à la fois constamment perdue et constamment en mesure de retrouver mon chemin. Je ne sais souvent pas où je suis, parfois même pas où je vais, mais je peux savoir où me diriger en quelques minutes, sans assistance extérieure, sans les repères urbains classiques.

En tant qu’architecte, je m’interroge sur ce bouleversement de l’apprentissage d’une ville. En effet, si nous nous trouvons aujourd’hui à un changement de pratique de l’espace urbain, comment ne pas nous apercevoir que nous sommes surement en conséquence à un tournant de la conception de nos villes. Nous, architectes ou urbanistes, avons appris à comprendre l’espace urbain en fonction de sa composition formelle, en termes de percées, de signaux, d’entrées de villes, de centres et de périphéries. Les théories qui ont construit l’enseignement que nous avons reçu n’ont pas encore intégré ces nouvelles occupations de la ville. Nous continuons à la concevoir d’ailleurs suivant ces codes anciens, poursuivant inconsciemment ou non les volontés hygiénistes, progressistes et fonctionnalistes de nos prédécesseurs.

La Smart City, version connectée de nos villes contemporaines, émerge dans les théories contemporaines, oscillant sensiblement entre argument marketing pour les nouvelles métropoles et une conception plus écologique, citoyenne et fonctionnelle de la ville. Elle nous permettrait, en nous connectant à l’information de la ville de rendre nos déplacements plus efficaces, nos activités plus propres, notre participation aux décisions de la cité plus efficiente. Associant notre utilisation de la ville au fameux big data, nous entrons dans une ère ou nos actes sont analysés pour peut-être prédire avant nous nos besoins.

Outre les questions d’éthique relatives à la protection des données et à la liberté individuelle, qui seront inévitablement l’un des combats des années à venir, c’est aussi la ville dans sa forme qui est potentiellement remise en question.

Comme le suggère Antoine Picon, enseignant et historien de l’architecture, dans une ville où nous ne sommes plus soumis au risque de nous perdre, constamment connectés que nous sommes à nos systèmes de géo-localisation et de cartographie grâce à nos téléphones, doit-on continuer à concevoir nos villes pour pouvoir s’y repérer facilement ? La ville médiévale, chargée de recoins cachés et d’imaginaires mais partiellement abandonnée pour son caractère labyrinthique pourrait-elle en somme redevenir d’actualité ? La complexité de notre signalétique informative pourrait-elle de même se retrouver simplifiée par la généralisation des flashcodes ?

En effet, ma propre expérience de découverte d’une ville que je ne connaissais pas me conforte dans cette prise en compte des nouveaux médias dans la proposition de formes urbaines. Pour moi, une avenue n’est pas un repère ou un axe de circulation privilégié. Elle est un endroit bruyant, pollué et potentiellement dangereux, souvent difficilement praticables, ne me permettant pas un parcours agréable. Les petites rues adjacentes, étroites, et plus calmes seront à l’inverse propices à mes déplacements, assurée de ne pas me perdre malgré l’uniformité et le dédale formé par ces passages.

La donnée numérique est entrée dans notre quotidien. Source d’interrogations et de suspicions, elle peut aussi être saisie comme une opportunité de renouvellement de nos manières de concevoir les environnements urbains.

Article & images : Adélie Collard

 

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Posted in: ATMOSPHERE, OBSCÈNE