Gilets jaunes, acte I d’un nouveau suburbain

Posted on 21/12/2018 par

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La première révolte suburbaine a lieu en France. Elle est menée par les porteurs de gilets de sécurité routière appelés « gilets jaunes ». Ces Français sont en lutte pour défendre leur modèle de vie reposant sur la voiture individuelle.

Le mouvement des « gilets jaunes » est parti de la pétition lancée par une habitante de Savigny-le-Temple dans la ville nouvelle de Sénart demandant « La baisse du prix des carburants à la pompe ». Atteignant rapidement plus d’un million de signataires, la pétition s’est transformée, grâce aux réseaux sociaux, en manifestation nationale.

Que nous révèle ce mouvement sur la ville ? De quelle crise est-il l’expression ? Quel modèle urbain est défendu par ce mouvement ?

Le rond-point ce nouvel espace public

Le rond-point cet aménagement d’ingénierie des fluides routiers, inventé pour permettre aux voitures de ne jamais s’arrêter, a été bloqué par des habitants en gilet de sécurité routière. Le dispositif roi de l’aménagement suburbain a enfin été conquis par les piétons. La boucle est bouclée. Le fluide routier s’est transformé en embouteillage. Sur les ronds-points se croisent enfin des humains sur pieds et des humains motorisés dans une lutte mécanique jusqu’ici totalement disproportionnée en faveur des machines.

Les habitants des périphéries se sont rendus compte qu’ils n’avaient pas de rue où manifester, où rencontrer les autres, où faire vivre la démocratie réelle. Les seuls endroits qu’ils ont pour se croiser sont les supermarchés. Logiquement les manifestants les plus lucides ont donc bloqué les grandes surfaces qui œuvrent depuis des décennies à détruire l’activité des centres bourgs. Tandis que les gilets jaunes les plus énervés ont bloqué les routes pour donner un spectacle à la Mad Max en imposant leur autorité aux automobilistes. Enfin, les révoltés suburbains ont cherché à bloquer les villes qu’ils ne veulent pas habiter car trop congestionnées, trop chères et trop polluées.

Les habitants des villes de maisons et de voitures sont en train de se construire un espace public où faire de la politique appliquée et de la démocratie réelle.

La fin de l’utopie de la prospérité

Qu’est ce que revendiquent au fond tous ces manifestants jaunes ? Qu’ils soient de droite ou de gauche, ils sont sur les ronds-points à partager sur une désillusion commune, la fin de l’utopie consumériste. Ils se rendent compte que la prospérité infinie n’est pas accessible à tous, contrairement à ce que promet quotidiennement la publicité. Le rêve du confort matériel, de la maison unifamiliale, de la voiture individuelle et des loisirs pour chacun est impossible à réaliser. La France n’est plus un pays en croissance. La planète n’a pas les ressources suffisantes pour que tous ses habitants consomment comme des occidentaux. Le fond de croyance commune dans l’accroissement perpétuel du confort ne peut plus être soutenu ni par les libéralismes ni par les socialismes. La promesse de prospérité faite aux bons travailleurs est un mensonge.

Les gilets jaunes ne se plaignent pas de la faim ou de l’oppression mais de ne pas pouvoir consommer comme les autres. La prospérité infinie n’a pas apporté le confort à tous mais a fait s’accroître les inégalités en France et dans le monde. D’un côté des milliardaires de plus en plus nombreux, des multinationales insaisissables, de l’évasion fiscale, des supers stars et de l’autre des travailleurs pauvres, des précaires ou des migrants.

Ainsi, alors que la majorité de terriens rêve du confort des classes moyennes occidentales, les populations des pays dominants n’y croient plus elles-mêmes. C’est la révolte mondiale qui s’approche. La prospérité industrielle est à bout de souffle.

La recherche du bonheur par l’acquisition d’une maison, d’un jardin, de deux voitures et des équipements ménagés vacille dès que le prix de l’énergie à bas coût augmente.

Le début de l’après pétrole

Que ce soit le système industriel, le transport de marchandise et la ville périphérique, tout cela repose sur le pétrole. Sans pétrole, comment faire pour consommer alors que toute l’industrie des prix bas repose sur le transport des marchandises des zones pauvres vers les zones riches ? Sans voiture, comment faire pour travailler dans une ville entièrement conçue à l’échelle de la route et du parking ? Sans taxes, comment entretenir toutes les routes et les réseaux dont l’obsolescence approche ?

Le pétrole est une ressource finie. L’atmosphère est un volume respirable fini. La conquête des espaces terrestres est finie. La croissance de la domination occidentale est finie. La politique par la croissance infinie est terminée. La ville de la prospérité n’est pas soutenable sans croissance. Les gilets jaunes l’ont bien compris car sans accroissement de revenus et avec un coût de l’énergie en augmentation, la ville suburbaine tombe en panne.

Les réseaux sociaux sur les routes

Dans une ville désirée et conçue pour l’individualisme, où chacun cherche à séparer sa famille des voisins, la démocratie au quotidien se délite progressivement. On ne se croise plus dans la rue. On se cultive essentiellement avec la télévision en famille. On se fait une idée sur le monde avec son portable sur les réseaux sociaux. On arrive à un niveau d’individualisme jamais atteint.

Le problème de la culture partagée par les réseaux sociaux est la paranoïa interprétative qu’elle génère. Par un phénomène grégaire, on suit des sources d’information très spécifiques où la popularité passe bien avant la qualité du propos. Rapidement, on se retrouve dans des discussions très partiales et virulentes où l’émotion prend le pas sur la raison. Dans ces phénomènes il y a un paradoxe qui se crée entre une communauté de débateurs considérable et la solitude de chacun. Seuls dans leur séjour, leur voiture ou leur chambre, les individus construisent une émotion collective hystérique. La paranoïa domine les échanges, c’est toujours l’interprétation des faits la plus tranchée, la plus loufoque ou la plus violente qui monopolise le débat.

Avec la révolte des gilets jaune, tous ces individus connectés par les réseaux se sont retrouvés physiquement dans ces nouveaux lieux communs que sont les ronds-points, les péages ou les bretelles d’autoroute. Leurs débats numériques sont devenus concrets. La paranoïa collective s’est alors confrontée aux échanges démocratiques avec les autres citoyens, les journalistes, les élus et les forces de l’ordre. La démocratie du quotidien a pris forme.

Les réseaux sociaux se sont retrouvés sur les routes. Le mouvement des gilets jaunes a forcé la démocratie à réagir. L’organisation politique française va-t-elle évoluer pour devenir plus populaire ? Les contestations des réseaux sociaux vont-elles donner naissance au Référendum d’Initiative Citoyenne donnant ainsi une forme légitime aux contestations individuelles qui se développent dans l’isolement des pavillons suburbains ?

Première conjonction des crises

Les gilets jaunes ont compris que leurs enfants n’auraient pas un avenir plus confortable qu’eux. Ils ont aussi compris que le mode de vie suburbain était très gourmand en énergie. Leurs enfants sont nés dans la crise écologique. Le système économique n’arrive pas à tenir ses promesses de prospérité. Les réseaux sociaux forcent la démocratie à évoluer. Nous sommes à un point de conjonction des crises.

Cette révolte est une occasion pour évoluer et faire comprendre aux puissants que s’ils ne permettent pas la transformation ce sera la révolution. Pour que rien ne change, il faut que tout change. Pour garder le pouvoir, les puissants doivent s’adapter. L’économie est devenu le premier sujet politique. Mais aujourd’hui, il ne s’agit plus de conquérir de nouveaux territoires pour un empire, ni de mettre en place la révolution industrielle, ni d’exploiter la plus-value des délocalisations. Aujourd’hui notre projet économique consiste à gérer une domination déclinante. Ce n’est pas un projet de société enthousiasmant. Nous sommes à l’avant-garde de la post-prospérité. Il faut définir un nouveau projet collectif.

Une évolution des valeurs est en cours. Le confort ne se caractérise plus seulement par l’opulence matérialiste mais par la quête d’une plus grande santé dans un monde en crise écologique. Ainsi apparaît un nouveau projet de société mobilisateur, construire un monde plus sain pour nos enfants. Pour cela, il faut changer le mode de production pour passer du quantitatif au qualitatif. Il faut consommer moins mais mieux. Il faut établir une nouvelle union avec la planète.

Le début de la seconde génération suburbaine

La ville suburbaine doit se tourner vers l’autre partie de son utopie du confort à la campagne, en considérant la quête du confort comme achevée et en s’orientant vers la réalisation de la vie à la campagne.

Il s’agit d’entreprendre une décentralisation concentrée. Pour ce faire, il faut interdire la poursuite de l’étalement constructif au delà des zones déjà urbanisées. Stopper toute construction d’ampleur sur de nouveaux terrains agricoles, forestiers ou vierges. Seul doit être autorisée la construction dans l’emprise des villes et villages et autour des voiries.

Il s’agit ensuite de remettre en œuvre une agriculture locale moins intensive et de meilleure qualité enfin d’engendrer des circuits plus courts. Comme se fût le cas dans les cités-jardins, les parcelles de terre individuelles ne doivent plus servir seulement à l’agrément mais redevenir productives. Pour cela, il faut envisager une réduction du temps de travail afin que chacun puisse cultiver son jardin.

Il s’agit enfin de diminuer le rôle dominant de la voiture dans la ville suburbaine. Pour cela on peut envisager de transformer les routes en rues en densifiant leurs abords. Avec la densité, les services publics comme le transport redeviennent possibles.

En toute fin, la démocratie au quotidien doit se trouver un espace adapté dans l’environnement suburbain. Le constat est simple, le rond-point n’est pas un bon espace public. Il faut donc des rues aux habitants des périphéries. Des rues pour vivre avec ses voisins, des rues pour les commerçants et des rues pour avoir des services publics. Moins de routes, moins de ronds-points et plus de rues !

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