La Terre de Grâce

Posted on 20/06/2014 par

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S’il n’est pas nécessaire de rappeler l’immense notoriété d’Elvis Presley, il est intéressant de remarquer son élévation au rang de mythe.

À Memphis, Elvis est une véritable icône, il est une fierté culturelle, emprunte d’anecdotes ponctuelles, et fait l’objet d’une muséification architecturale. Les reliques du « King » Elvis sont omniprésentes dans toute la ville. Elles sont magnifiées, entretenues, et commercialisées. Au bout d’Elvis Presley Boulevard , on entre dans une gigantesque attraction signifiée par un amas de bus de touristes. En retrait du boulevard, une série de parkings se déploie dans l’immensité des champs Sud-américains. Au bord du boulevard, on nous sert sur un plateau une carcasse d’avion : celui du King. Ce jet privé est bien réel, un vestige de la gloire d’Elvis Presley. Cet engin, ainsi édifié, est bien à l’image de la stratégie commerciale contemporaine de Memphis : faire du business avec des épaves, avec des souvenirs.

Des souvenirs, ou des mélodies, comme celle qu’on peut percevoir sur la plateforme d’accueil. La voix d’Elvis s’élève et déjà on reconnait la chanson « Heartbreak Hotel ». Peu après on pense être trompé par nos sens, car se dresse de l’autre coté du boulevard, une façade post-moderne où un fronton Venturien revendique le nom de «Heartbreak Hotel».

Heartbreak Hotel

De fait, le visiteur est happé dans une mise en scène qui ne fait que commencer, car il s’agit alors de payer  20 $ son ticket (après avoir franchi quelques kilomètres de boutiques de souvenirs, thématisées selon les périodes musicales du King) et de se diriger avec une navette à l’intérieur des terres pour découvrir « Graceland » : le manoir d’Elvis. Graceland est au numéro 3764 du boulevard Elvis Presley, celui qui tranche en deux les banlieues Afro-américaines pauvres du Sud de Memphis : « Whitehaven ». Graceland est un hôtel particulier construit en 1940 par un imprimeur du centre de Memphis. Sur un terrain de 5,6 hectares, est érigé une immense résidence inspirée du style colonial. L’architecture et la décoration de cette oeuvre singulière peuvent être analysées selon deux axes : celui de la démesure, du goût de l’excès d’un «white trash» américain emprunt à la mégalomanie ; et celui de l’empire du faux et des fantômes, servi par une mise en scène architecturale grossièrement orchestrée.

Les visiteurs sont déposés en travers de l’allée. Là, une perspective, soulignée par les alignements d’arbustes et  la ligne dessinée par la clôture blanche, produit un effet d’emphase digne des palais royaux français. Cette allée royale donne sur un porche pas très grand, mais comprenant tous les éléments architecturaux d’un édifice classique, notamment l’effet d’emphase de l’entrée avec son pavillon projeté. Pour  pénétrer à l’intérieur du manoir, il suffit de gravir quelques marches et dépasser les deux imposantes statues de lions, symboles de la suprématie du King. Le portique de l’entrée est constitué d’une partie haute où un fronton bordé de corniches en plâtre est percé par un oculus. Le fronton est soutenu par quatre colonnes corinthiennes aux proportions élancées. Si la morphologie classique est assez bien imitée, il est facile de deviner la carcasse intérieure en bois qui réalise ce tour de magie. De plus, le contraste détonnant entre l’entrée d’un blanc immaculé, à l’image des tenues de scène d’Elvis, et les deux ailes du bâtiments qui revêtissent des pierres locales peu travaillées et des couleurs emblématiques du Sud-américain, trahissent l’origine rurale d’Elvis Presley et les limites de sa sophistication.

Entree de la mansion

À l’intérieur, des pièces très caractérisées s’enchainent dans une logique où la seule harmonie est celle de l’outrance. L’auteur Albert Goldman déclare que « rien dans cette maison n’excède 10 centimes ». Il souligne ainsi la prédominance de la démonstration de richesse sur la valeur des objets et des meubles à l’intérieur de Graceland. Il est vrai qu’en visitant les différents univers de Graceland, une impression de débauche de couleurs et de matières trouble le spectateur qui se retrouve plongé dans un décor de théâtre digne de Broadway Avenue. Le hall d’entrée débouche d’abord sur un escalier à l’ornementation monumentale,  étriqué entre un sol et un plafond trop proches. Des énormes gerbes de fleurs sont disposées de part et d’autres des marches recouvertes de moquette beige. Sur le mur, au dessus de la main courante, sont accrochés des portraits d’Elvis.

Portraits Elvis dans le hall

A gauche de l’entrée, on trouve la salle à manger  où le sapin de noël décoré et le couvert dressé renforcent encore un peu plus la dimension funeste du lieu.

Salon

Salle a manger

A droite de l’entrée, un salon est délimité par des verrières colorées dessinant des paons, symbole d’immortalité. Cet élément interroge la nature mégalomanique d’Elvis Presley, qui s’élève lui-même au rang de Roi, puis de Dieu. Une autre pièce, caractéristique de la démesure du King, est la Jungle Room. L’auteur du livre « Graceland : Going Home with Elvis », Karan Ann Marling rédige un paragraphe sur ce lieu hors-norme, lui-même commenté par le journaliste et écrivain Charles Taylors dans son article « Tracking the real Elvis in his lair » :

«  Elle est particulièrement séduite par une des pièce les plus kitsch de Graceland, la Jungle Room. Meublée avec d’épouvantables imitations de meubles sculptés hawaiiens, avec un tapis à longs poils couvrant le sol et le plafond, la Jungle Room, dit Marling est « un acte de foi en la nouveauté en série », une expression que les américains utilisent pour justifier l’expansion, l’invention,  lorsque tous les meubles se retrouvent incontestablement datés, mais en vie avec « le choc qui frappe les lieux où la vie a été interrompue, stoppée en pleine route … Les fantôme marchent à travers Graceland, le long de chaque touriste, murmurant doucement en ces lieux qu’ils sont leur résidence ».

D’autres pièces clés de l’intrusion dans une domesticité passée se dévoilent au fil de la visite, toutes mises en scène, comme suspendues dans le temps. Les meubles et les objets sont d’une modernité dépassée et les souvenirs de la vie d’Elvis, en photographies, anecdotes, costumes, ou sous-vitres, font osciller le spectateur entre nostalgie,  fascination et terreur.

La visite se termine par un lieu où l’éclat glauque de Graceland est à son paroxysme. Près de la demeure, est installée une piscine à la façon des villas hollywoodiennes. On peut alors s’imaginer les starlettes représentatives de la gloire d’une époque, se prélasser sur la terrasse. Mais ces rêveries agréables sont soudainement stoppées par une vision invraisemblable : à deux mètres de cette piscine, ce qui est appelé « le temple de méditation de Graceland » émerge de la perspective bleue. Il s’agit en réalité d’un sanctuaire, un tombeau moderne. Elvis et sa famille toute entière sont enterrée dans le jardin, à côté de la piscine et du garage où les cabriolets flamboyants survivent à leurs propriétaires. Plusieurs centaines de milliers de personnes viennent se recueillir chaque année en dessous de la statue de l’ange qui trône sur la tombe d’Elvis, comme un énième symbole religieux participant à l’élever au rang d’icône.

Tombe Elvis

Article & photographies : Claire Gaspin

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Posted in: OBSCÈNE, SUBURBAIN