Bouc émissaire

Posted on 17/06/2014 par

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L’être humain est constitué de manière à toujours rejeter ses crispations et haines sur un seul aspect d’un problème.

Après avoir décrié les grands ensembles jusqu’à leur destruction, la vindicte des urbanistes et des architectes s’est portée sur la banlieue suburbaine. Source de tous les maux, de gaspillage énergétique, de laideur généralisée et de centres commerciaux consuméristes, la banlieue pavillonnaire est devenue le nouveau cauchemar des urbanistes. Pratiquement, on s’offusque que cette pauvre classe moyenne, mue par une illusoire quête de propriété immobilière et de nature ait encore le mauvais goût de s’endetter sur trente ans pour habiter des maisons sans style et sans âme desservies par des giratoires systématiques et de se hâter courir le samedi dans son centre commercial préféré. Ainsi on a pratiquement vu émerger une nouvelle sorte d’humain, affublé de claquettes, d’un pic à barbecue et d’une tondeuse. Caricature de lui même, l’homme de la banlieue est devenu le bouc émissaire de toute une génération de penseurs de la ville, décrit comme un individualiste forcené ne pensant qu’à la taille de son prochain écran plat, à l’emplacement de son nouveau camping-car auprès de son pavillon de constructeur et de son carré de pelouse kitchissime. Honni des urbanistes et des architectes, l’homme de la banlieue cristalliserait à lui seul la bêtise, le mauvais goût, la disparition de la nature et de la biodiversité, la fin de l’architecture.

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Duane Hanson, « Man on mower », 1995

Pourtant, malgré ce déchaînement de passions, la banlieue pavillonnaire semble loin de disparaître. Elle est toujours recherchée pour l’espace, le calme et sa proximité avec la nature, nature artificialisée et désincarnée diront certains, oui mais nature quand même. On oublie souvent la réponse effective qu’apporte la maison individuelle à l’agitation et à la densité parfois insupportables de la ville, à la nécessité de construire pour soi et de s’accomplir selon ses propres choix, à la volonté d’avoir plus d’espace pour avoir là-bas son propre atelier de bricolage, son carré de jardinage. Peut-on réellement reprocher à un être humain de faire son possible pour s’accomplir en tant que tel quand sa plus grand aspiration est l’espace, la nature et l’indépendance ?

Si l’insoutenabilité environnementale de l’habitat pavillonnaire n’est plus à nier, sa capacité à produire un habitat idéalisé par une considérable partie de la population ne l’est pas non plus.

Loin de rejeter en bloc le suburbain, ses occupants et son environnement artificialisé, nous pourrions aussi le considérer comme un territoire, peut-être le seul, capable aujourd’hui de produire une ville proche d’une certaine forme de nature.

Article écrit par : Adélie Collard

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Posted in: OBSCÈNE, SUBURBAIN