L’enseignement de la Seconde Guerre Mondiale

Posted on 31/10/2012 par

0



« La guerre est déclarée c’est, ô ironie macabre, du pain sur la planche pour le monde entier. Capitaux, main d’œuvre, matières premières, discipline, tout est à profusion. Immense, fantastique est la production.» – Le Corbusier, Plans, 1931

Des camaïeux camouflage à l’apparition des premiers aliments surgelés, du rouge sur les paquets de Lucky Strike au démontage des grilles des squares londoniens, des maisons préfabriquées au chantier du Pentagone et des Spitfire aux manches de casseroles, la Seconde Guerre Mondiale fut indéniablement une véritable guerre des formes, et ce sur tous les fronts. Loger, soigner, protéger, rassembler, organiser, produire, stocker, transporter, camoufler… L’architecture doit répondre à tous les besoins des sociétés en guerre de manière rationnelle et efficace. Dans cette période trouble qui hésite entre pénurie et abondance, rationnement et innovation, un seul mot d’ordre : « The sky is the limit ! »

Usine de bombardiers de Ford Motor, Willow Run – Michigan,  par Albert Kahn Associates : vue de l’atelier de dessin, 1942 (Photo de Hedrich Blessing – Collection CCA)

CLASSÉ « SECRET DÉFENSE ». Faisant office de catalogue de l’exposition organisée par le CCA (Centre Canadien d’Architecture) à Montréal au printemps 2011, Architecture en uniforme : Projeter et construire pour la seconde guerre mondiale, écrit par Jean-Louis Cohen, propose d’examiner en détail le rôle des architectes pendant ces années de conflit mondial. Où étaient-ils ? À quoi travaillaient-ils ? Qu’ont-ils inventé, proposé, dessiné, conçu, à quelles fins ? Et quels auront été leur responsabilité, leur engagement et leur parcours individuel ?

Arsenal de chars de Chrysler, Warren Township – Michigan, par Albert Kahn Associates, 1941 (Photographie de Hedrich Blessing – Chicago History Museum)

HOLLYWOOD OU LE RÈGNE DU SIMULACRE. Il semblerait que la Seconde Guerre Mondiale ait inventé et décliné partout le concept de « simulacre », cher à Jean Baudrillard. Puisqu’il s’agit de ne rien laisser au hasard, il faut pouvoir tout anticiper par le biais de simulations extrêmement sophistiquées. Dans la philosophie de Baudrillard, le simulacre précède toujours le réel jusqu’à finir par remplacer l’original. Les architectes, ingénieurs, designers, décorateurs de cinéma et artistes vont exceller dans la mise en pratique de ces faux-semblants.

Hugh Casson, Gazome tre-camoufle et cottage perspective, 1944 (Victoria & Albert Museum, Londres – Archives of Sir Hugh Casson and Margar et MacDonald Casson)

ERSATZ. Le « Maskangar » ou comment camoufler un hangar sous une fausse topographie naturelle est une spécialité des Russes. Aux États-Unis, les décorateurs des plus grands studios hollywoodiens fabriquent des répliques échelle 1 de quartiers pavillonnaires faussement paisibles pour faire disparaître de la vue aérienne certaines usines stratégiques. En Allemagne, c’est toute une partie du port d’Hambourg qui est virtuellement déplacée via de faux îlots flottants pour échapper aux bombardements aériens. Le simulacre permet aussi de devancer le réel. Les premiers simulateurs de vols font leur apparition pour préparer et habituer les pilotes aux situations spatialo-visuelles qu’ils vont rencontrer. Dans le désert de l’Utah à Dugway, l’armée américaine, aidée par l’architecte allemand Erich Mendelson, construit des reproductions fidèles de quartiers allemands et japonais pour tester ses bombes en conditions réelles. Matériaux employés, détails constructifs, meubles et décoration intérieure, tout y est copié à l’identique. Le simulacre permet enfin de remplacer complètement le réel. Entre journalisme et propagande, le designer Norman Bel Geddes réalise des maquettes fidèles afin de rejouer en miniature les combats navals et aériens. Ses photographies publiées dans Life Magazine sont plus vraies que nature : navires en argent, sillages en sucre, montagnes en amiante et rochers en flocons d’avoine.

Dioramas des différentes batailles aériennes et navales réalisés par Norman Bel Geddes pour LIFE Magazine 

ET PENDANT CE TEMPS CHEZ LES ARCHITECTES… Le Corbusier : offensif et faisant feu de tout bois, l’un des premiers à avoir saisi l’opportunité immense que représentait ce contexte guerrier pour faire passer ses idées radicales en terme d’urbanisme et d’architecture. La Ville Radieuse avec ses grands espaces verts et ses fonctions séparées devient un modèle de cité capable de résister aux attaques aériennes ; ses immeubles sur pilotis se révèlent être de parfaits dispositifs spatiaux pour protéger les civils et permettre la dispersion des gaz ou des fumées. Moholy-Nagy : pédagogue et enseignant le camouflage à la Chicago School of Design, qui remet à la sauce guerrière ses réflexions sur la Gestalt et le mouvement. Il insiste auprès de ses élèves sur l’importance de la vision cinétique (ombres, lumière, déplacement du soleil, etc.) et sur la question de la reconnaissance d’une forme et de ses contours. Nikolaus Pevsner : romantique, qui défend l’aspect pittoresque des ruines encore chaudes de l’Angleterre meurtrie par les bombardements en lançant un « Save our Ruins » : appel aux architectes et aux autorités pour transformer ces vestiges précoces en lieux publics de loisirs, de plein air ou de méditation. Ernst Neufert : fasciné par la totalité. Entre deux inventions loufoques, comme celle de la « Machine à construire des maisons » qui se présente comme un long bâtiment qui avance sur rails en coulant du béton et laissant derrière lui un bâtiment à l’extension linéaire infinie (sic !), il s’attèle à la question de la standardisation en publiant dès 1943 le système le plus ambitieux de modulation unifiée opérant à toutes les échelles de la production. Le fameux « Neufert », un classique désormais pour les étudiants en architecture et en design.

Bref, du Maskangar des militaires russes au « hangar décoré » du Strip californien mis à jour par Robert Venturi, et de l’acronyme de la JEEP militaire pour « Just Enough Essential Parts » au « Less is more » de Mies Van der Rohe, nous avons encore bien des choses à apprendre de cette Seconde Guerre Mondiale…

 

Jean-Louis Cohen, Architecture en uniforme : Projeter et construire pour la Seconde Guerre mondialeHazan, 2011

Article écrit en partenariat avec Strabic et Nonfiction 

Publicités
Posted in: MAKE, OFF, SUBURBAIN