Le sticker

Posted on 09/12/2014 par

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Suite au post sur le logement démocratique français, je poursuis mon interrogation sur le manque textuel à propos de la qualité architecturale qui ne permet pas à l’architecte de se positionner en tant qu’expert.

Le but de ma réflexion n’est pas de changer la qualité de l’architecture ni de proposer des critères qui permettent de juger ce qui fait de la bonne et de la mauvaise architecture.  Il me semble que notre activité en tant que prestation intellectuelle est un travail qui peut être plus ou moins bien fait. Cette qualité peut être évaluée.

Mon intention est de proposer des moyens pour changer un rapport de force. L’idée est de formaliser autrement des pratiques qui existent déjà pour les rendre plus explicites, afin que le sujet architectural ne soit plus une sorte de tabou mais qu’il soit discuté comme l’est un choix stratégique, technique ou économique.

 

1/ Changer les habitudes

Imaginez ce qui pourrait changer si un tel label entrait dans le processus de conception. Tout d’abord à la commande, une exigence en termes de qualité architecturale serait émise : « Sans », « Courante », « Bonne » ou « Excellente ». Ainsi le maître d’ouvrage devrait s’interroger dès la programmation sur ses intentions. Tout ne reposerait pas sur le choix d’un architecte particulier, un auteur, en charge de faire œuvre.

Prolongeons la réflexion sur les effets de cette demande de qualité initiale. Suivant l’exigence, on peut imager un calcul d’honoraires gradué car il est tout à fait indéniable que pour atteindre une certaine qualité architecturale, il faut y passer du temps : recherche formelle, variantes, mise au point, allers-retours avec les autres intervenants, recherche d’innovation, etc. Ainsi, tout ne repose plus sur la capacité de négociation de l’architecte ou sa notoriété mais plutôt sur la quantité de travail à fournir. De même, il s’agit d’allouer un budget adapté aux ambitions du maître d’ouvrage.

S’il n’est pas demandé de label architectural, l’architecte conçoit selon les habitudes, l’architecture est un sujet secondaire assumé comme tel. Pour un niveau exigé de qualité « moyen », la conception devient un sujet qui demande au concepteur de faire des études plus poussées, de proposer des variantes ou de mener un travail d’aller-retour plus fourni. Si le niveau de qualité demandé est « bon », commence à se poser la question d’un concours, la réponse architecturale étant ainsi mise au débat. Le niveau de qualité « excellent » pose, lui, une question de moyens mis en œuvre en termes de délai de conception, de coût de construction et d’ambition du programme.

Poursuivant la réflexion sur les modifications possibles que pourraient engendrer ce label, il devient possible, pendant la mise au point, de défendre un niveau de qualité résultant d’une demande émise par le maître d’ouvrage. Il ne s’agit plus seulement de mener un combat pour un bon niveau de qualité en tant que professionnel passionné mais bien de défendre les intérêts du client. L’objectif de qualité est ainsi partagé. Il peut s’opposer aux autres acteurs comme un texte à respecter, et non plus seulement comme la volonté esthétique d’un créateur.

Sur le chantier, on pourrait imaginer l’existence d’un cahier spécifique de détails conditionnant l’obtention du label : 2 ou 3 pour une qualité moyenne, 5 ou 6 pour une bonne et à volonté de l’architecte pour une excellente. Ce cahier, constitué pour l’appel d’offre, ne ferait plus partie des détails que les entreprises peuvent « varianter » et balayer pour raisons d’économie mais serait une condition d’obtention du label. L’entreprise devra prendre en compte ce cahier pour satisfaire la commande du maître d’ouvrage et non la seule volonté créatrice de l’architecte. Un élément textuel vient ainsi lutter contre la modification de dernière minute que ni le maître d’ouvrage ni le maître d’œuvre ne peuvent refuser si ils veulent finir le chantier rapidement…

La qualité architecturale commence ainsi à faire partie d’un discours courant. Un Maire ou un aménageur peuvent afficher leur volonté d’une qualité spécifique. Aujourd’hui pour avoir des aménagements de qualité, on ne peut que se fier à des auteurs, à des « marques ». Il semble envisageable de demander un bon niveau de qualité à des architectes sans une notoriété exceptionnelle si on leur en formule le souhait et qu’on s’en donne les moyens (il reste d’ailleurs à prouver que la notoriété serait gage de qualité en architecture, mais ceci est un autre débat).

Dans quelle mesure l’introduction d’un dispositif comme un label peut changer les habitudes ?

Il ne s‘agit pas de trouver les critères absolus qui permettraient de définir de manière définitive ce qui fait la qualité architecturale. Un texte réglementaire ou législatif par exemple ne résout pas un problème, il donne des outils pour que la société puisse les traiter. Il est l’occasion d’un débat, de mise en place de modalités d’application, d’interprétations par les juges, de constitution d’une jurisprudence, d’organisation de la diffusion des outils (dispositifs logiciels, ressources humaines spécialisées, formations, etc…)

Il ne s’agit pas non plus de faire changer tout le système de la construction en France en donnant les pleins pouvoirs aux architectes pour qu’ils imaginent et construisent un monde idéal. L’intention est de changer un rapport de force existant où l’on considère que la qualité architecturale est portée uniquement par les auteurs alors qu’elle dépend concrètement du maître d’ouvrage, des ingénieurs, des administrations et des constructeurs.

Depuis l’introduction des labels et autres exigences environnementales, on a vu arriver en masse de nouveaux experts et conseillers qui sont rémunérés pour obtenir des validations de papier. Leur introduction dans le processus de construction a déporté dans tout un tas de dispositifs techniques une partie du coût de construction, pour des résultats souvent contestables. On peut prendre le cas de la réglementation acoustique jusqu’en 2012 pour laquelle, malgré l’annonce de conformité, des mesures in situ ont montré que plus de 50% des logements labélisés n’étaient pas conformes. Je pense qu’on pourrait mener le même genre d’étude sur les performances environnementales et obtenir des résultats comparables.

S’il s’agit de changer les habitudes, on peut commencer par celles des architectes eux-mêmes. L’idée que nous nous faisons de notre profession est sur un piédestal que nous avons construit par déni. Nous sommes des concepteurs comme d’autres : ingénieurs, designers, artistes ou même inventeurs de produits financiers. Car aujourd’hui, la culture de l’excellence dans laquelle nous nous plaçons est utilisée par les autres pour nous faire travailler à la carotte, à la publication ou au bon point. Il faut admettre que l’architecture est un travail du quotidien visant à une production industrielle.

Aujourd’hui, la ville se produit de plus en plus par l’initiative privée. Les villes exigeantes demandent aux promoteurs d’organiser des concours pour atteindre une certaine qualité. Les architectes se retrouvent ainsi avec l’exigence de construire aussi bien que pour le logement social, mais avec des honoraires et des coûts de construction moindres. L’introduction explicite d’une qualité architecturale par la ville permettrait d’ajuster les rémunérations et les coûts de construction. Tout ne se jouerait plus seulement dans un rapport de force de négociation à la baisse permanente menée par la promotion. Le débat serait délocalisé dans un cadre de qualité. Une sorte de barème pourrait s’établir.

De nos jours, toutes les productions sont évaluées, qu’il s’agisse de produits de consommation, de la restauration, de l’enseignement, des vertus environnementales, de la littérature, du cinéma ou de l’art contemporain. Bizarrement, les architectes ne possèdent que leur presse spécialisée. Elle est malheureusement inconnue du grand public et presque aussi du reste du secteur de la construction.

Proposer d’évaluer l’architecture va faire crier au scandale, car l’Architecture est bien au-dessus de tout cela, on ne peut pas l’évaluer, c’est quelques chose de trop savant, de trop spirituel, de trop exceptionnel, de trop spécifique, de trop insaisissable, etc… Je ne remets pas en cause cela, mais pense simplement que nous ne sommes pas armés pour atteindre la qualité souhaitée si nous n’imaginons pas des moyens adaptés aux modes de production et de consommation contemporains.

 

2/ Projet de label

Au risque de paraître cynique, je propose de me livrer à un petit exercice d’analyse en portant notre attention sur des outils d’évaluation qu’on utilise couramment. Avant tout, il s’agira de savoir qui note. Il me semble qu’il y a trois catégories d’acteurs remarquables : les experts, les journalistes et les consommateurs.

Prenons le cas de la restauration où doivent se conjuguer, comme en architecture, de nombreux paramètres : un style de cuisine, des ingrédients, un savoir-faire, une ambiance, une qualité de service et un équilibre économique. Le guide Michelin attribue des macarons suite à la critique d’un ou plusieurs experts dont l’identité reste secrète et qui expérimentent un repas comme un consommateur lambda. Les critères d’évaluation sont assez explicites et visent à gratifier une excellence de la maîtrise. Le guide du Fooding, procède de la même manière mais c’est une sélection qui remplace la notation, celle-ci se fait en grande partie sur des critères d’originalité et de convivialité.

En glissant des guides de cuisine aux guides de voyage, on trouve différents types de sélection et de notations. Le guide du routard s’intéresse essentiellement au rapport qualité/prix comme accomplissement du voyage populaire. Le guide Lonely Planet est plus exigent et conseille plutôt la qualité ou l’originalité avant le budget. Les guides verts Michelin s’orientent plutôt vers les aspects culturels du voyage. Tous ces exemples fonctionnent sur l’expertise, la renommée et l’identité affichée du guide.

D’autres sites de notation fonctionnent entièrement par les commentaires des consommateurs. Tripadvisor s’est imposé rapidement ces dernières années. Hôtels, restaurants ou activités passent à la moulinette des commentaires des consommateurs. Le site définit quelques paramètres à noter par thème puis laisse un espace pour faire un commentaire argumenté. On obtient ainsi une consultation assez large. La note moyenne donne le ton, les meilleures notations permettent de comprendre les spécificités qui emportent l’enthousiasme et les plus mauvaises, ce qui soulève le mécontentement. Le nombre de notes apporte des éléments sur la notoriété et vient pondérer la note qualitative.

Si l’on met un pied dans des domaines d’évaluation sur des sujets encore plus populaires, on peut s’intéresser au cinéma où la presse règne. Le site Allociné est intéressant car il regroupe les évaluations de nombreux journaux en attribuant des notes à tous les films pour deux catégories de votants : les journalistes et les spectateurs. Les notes sont argumentées par quelques phrases et permettent d’identifier les aspects du débat. Les critiques des journaux permettent de savoir quelle ligne éditoriale émet le commentaire et de savoir si l’on suit plutôt les conseils des Cahiers du cinéma ou du Parisien. Les commentaires des spectateurs expriment plutôt l’intensité de la satisfaction immédiate à la sortie de la salle.

Bien d’autres sites commerciaux misent sur les commentaires des consommateurs. Et bien souvent la satisfaction moyenne ne trompe pas vraiment. Elle correspond à l’opinion générale. Si elle ne permet pas vraiment de découvrir des talents méconnus, elle ne passe pas non plus à côté des choses de bonne facture. L’excellence finit généralement par être reconnue.

Ce qui est plus délicat en matière d’architecture, c’est d’identifier un niveau moyen relativement unanime. Et pour cela, il me semble que la qualité architecturale doit être débattue dans l’opinion en proposant une clef d’entrée populaire.

Le label auquel je pense ne doit reposer ni sur l’Etat qui le convertirait en réglementation, ni sur une institution comme l’Ordre, qui en ferait une affaire interne aux architectes. Il doit être indépendant et vivant. C’est un indicateur, pas une règle. Il comprendrait quatre niveaux : Sans, Courant, Bonne et Excellente. Il pourrait être obtenu en deux phases : la première au niveau du projet afin que l’architecte puisse assurer le maître d’ouvrage de la future obtention et la deuxième à la livraison pour s’assurer in fine d’une bonne réalisation.

Le projet soumis à l’évaluation volontaire serait mis en ligne pour être évalué par un ou des experts praticiens dont l’identité resterait secrète. Il comprendrait, outre une présentation générale, le dossier des mises en œuvre sine qua none, comme les détails et les matériaux les plus importants. L’architecte annoncerait ainsi ses objectifs et les moyens utilisés pour les atteindre. Des critères généraux permettraient de cadrer l’évaluation comme le coût de construction au m2 et le style (contemporain, moderne, traditionnel, bioclimatique, sculptural, et autres à inventer). Trois notes pourraient ensuite documenter l’avis général : qualité du plan (générosité des surfaces, originalité typologique, travail des ambiances ou autres en fonction du projet), qualité de la construction et aspect général (positionnement dans le site, forme, travail des abords, à adapter en fonction des intentions du concepteur). Une note argumentée soulignerait les qualités du projet permettant d’obtenir le label souhaité. L’idée étant de permettre aux architectes de pouvoir mieux faire leur travail, il ne s’agit pas de faire de la sanction sur la qualité et de tout pousser vers le haut mais bien d’adapter la qualité aux ambitions du maître d’ouvrage.

Les projets présents sur le site internet pourraient également être commentés par les internautes afin d’ouvrir le débat.

 

Pour la livraison, un expert viendrait visiter le bâtiment pour confirmer la conformité de la réalisation au projet annoncé. On adjoindrait à ce second stade une note de satisfaction du maître d’ouvrage, des entreprises, de la ville et des utilisateurs. Les commentaires des internautes resteraient ouverts.

 

On pourrait finalement coller un sticker « qualité architecturale » sur la porte d’entrée ! Il pourrait être très coloré et bien moche ou juste noir… Tout cela me semble réalisable avec les outils d’aujourd’hui, sans obtenir une loi ni combattre toute l’organisation de la construction française. Cela installerait l’architecte comme expert de la qualité générale du projet, autrement dit de son architecture. C’est le travail de la profession au quotidien mais il n’est pas reconnu, car les clients, et une bonne partie du secteur, considèrent l’architecte comme un artiste et non comme un pourvoyeur de qualité. La production des bâtiments pourrait ainsi suivre un process de qualité textuellement notifié et dont l’architecte serait le garant par son expertise en la matière. La preuve de ce travail serait faite par un simple macaron d’évaluation intelligible par tous.

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