De convaincant à aide de camp

Posted on 21/07/2015 par

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J’ai étudié au sein d’une école d’architecture au début des années 2000. L’enseignement principal était le « projet ». J’ai ainsi appris à aller chercher de l’inspiration, des données, des concepts dans de nombreux domaines, à synthétiser cette matière hétéroclite et à raconter une histoire, en écho à un contexte et un programme.

Aujourd’hui, une décennie s’est écoulée, et dans mon environnement de travail quotidien il n’y a aucun architecte. Des urbanistes, des géographes, des géomaticiens… Nous travaillons sur la mobilité, à toutes les échelles, dans de nombreux domaines et sur différents territoires : schéma, marketing, tarification, aménagement et programmation, ces deux derniers items étant mes champs d’action privilégiés. En me confrontant à leurs méthodes de travail et leurs manières de réfléchir, je me suis rendue compte que j’avais acquis durant mes études, au-delà de mauvaises habitudes de travail en « charrette », une capacité à incuber des données et à les transformer en projet.

Il y a peu de temps, j’ai rencontré le directeur commercial d’une toute jeune startup lyonnaise qui « offre aux entreprises et aux villes des services d’aide à la décision fondés sur une technologie de modélisation de systèmes complexes et de représentation en 3D des territoires ». Je suis sortie de ce rendez-vous totalement ébahie en me disant que les architectes étaient vraiment des hommes préhistoriques. Et je ne dois pas être la seule à être séduite par leur produit puisque leur page web présente une équipe de vingt personnes et affiche plusieurs postes à pourvoir, dont 2 en CDI (fait plutôt rare depuis quelques temps sur les sites d’agence d’architecture).

Après cette entrevue, j’ai lu attentivement leur plaquette et surtout essayé de comprendre ce qu’ils produisaient. In fine, il n’est pas donné à voir de rendu d’étude, uniquement une vidéo de présentation : interaction de bases de données, participation des acteurs publics comme privés, tableaux de bord simples et efficaces, visualisation en 3D et dynamique. La digitalisation est bien au rendez-vous. La force qui se dégage immédiatement, c’est cette « intelligence », celle d’un incubateur numérique bien alimenté qui permet, en faisant varier les curseurs, de visualiser rapidement et pour tout un chacun les conséquences d’une action ou d’un projet (par exemple un contournement routier ou un prolongement de tram…). Fantasme absolu pour tout urbaniste, et surtout pour tout décisionnaire. À l’heure où la restriction budgétaire fait rage, il est devenu incontournable de pouvoir anticiper et maitriser les conséquences d’un choix, d’ores et déjà, quoiqu’il arrive, trop onéreux.

Entre en scène, l’« outil d’aide à la décision ». Car c’est bien cela dont il s’agit : mettre à disposition des décisionnaires un outil complexe et perfectionné pour simplifier les effets de la variabilité des indicateurs (décongestion du trafic, baisse des émissions à effet de serre…). Mettre au point pléthore de ratios et d’indicateurs, pour permettre au néophyte de comprendre aisément et de prendre la bonne décision.

Mais derrière son aspect technique et scientifique, n’importe quel outil de modélisation est subjectif. Sa pertinence dépend des données d’entrée avec lesquelles on l’alimente et de ce qu’on veut lui faire dire. La fameuse « smart city » est un concept auquel on ne peut qu’adhérer. Mais pour que toutes ces données se parlent entre elles, ne faut-il pas des étapes intermédiaires ? Autant d’étapes qui font perdre aux données leur précision initiale individuelle.

J’ai cru durant ma formation que la force du projet et la capacité de ses concepteurs à convaincre influençaient les décisionnaires finaux, avec considération pour leur expertise.

Aujourd’hui encore quand j’ouvre un cahier des charges pour une étude d’espaces publics en milieu rural, la première phrase m’indique que « cette mission est à considérer comme un outil d’aide à la décision. » Il n’est aucunement ici question de maquette 3D ou de modélisation. L’objectif est de proposer une « boîte à outil », venant parfois se substituer à un manque d’ingénierie territoriale en interne, dans laquelle les élus viendront piocher au gré de leurs lignes budgétaires et de leurs engagements électoraux.

Dans l’idéal le concepteur est « l’aide de camp » des élus. Sauf qu’un aide de camp est en permanence aux côtés de son supérieur, il bénéficie de son expérience et veille à son confort (merci wikipédia). Que des urbanistes en phase d’étude préalable aient pour mission d’explorer les possibles et de mettre en relief les tenants et les aboutissants des différents choix qui existent, me semble indispensable et bénéfique. Mais cela ne peut se faire que sur un temps long et au travers d’une relation de proximité et de confiance entre le décisionnaire et le concepteur. Or la réduction des enveloppes allouées aux projets nous oblige à compresser le temps des missions et à revoir nos méthodes de travail.

Plus que des indicateurs et des tableaux de bord, le dialogue, la pédagogie et l’apprentissage de l’espace sont primordiaux. Le documentaire « Un monde pour soi »(1) le montre très bien à travers différents exemples de projets collaboratifs en milieu rural. Il n’y a qu’à voir la scène où un chargé de mission paysages et urbanisme tente d’expliquer au maire d’une toute petite commune l’importance de l’alignement du bâti le long de la seule et unique rue du bourg, devant des pavillons en retrait posés comme des iles au milieu de leur parcelle…

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Article écrit par : Ludivine Auvray

(1) « Un monde pour soi », film de Yann Sinic – Ecrit par Nathalie Combe – avec le concours de 13 Parcs Naturels Régionaux, du Ministère de l’écologie, de l’Energie, du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire et le soutien du Fonds National d’Aménagement du Territoire – 2010

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