L’aménagement du territoire

Posted on 02/06/2015 par

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Nom de roman déconcertant, L’aménagement du territoire est le titre du troisième ouvrage d’Aurélien Bellanger. Ce titre de Que sais-je pose aux champs de l’architecture et de l’urbanisme où domine l’écrit théorique, la question de savoir si l’on peut écrire sur ce domaine en utilisant la forme du roman.

Notre activité quotidienne dans un roman

Le précédent livre d’Aurélien Bellanger, La théorie de l’information[1], retraçait l’apparition de l’informatique dans la société française à travers le parcours d’un homme d’affaire inspiré par Xavier Niel. Dans L’aménagement du territoire, l’auteur s’attaque, avec ses descriptions techniques, à la construction d’une ligne de train à grande vitesse reliant Paris à Nantes.

Dans un village de la Mayenne, le patron d’un groupe de construction, un ancien préfet, une Maire, un archéologue, un aristocrate locale, des entrepreneurs locaux, des militants écologistes et bien d’autres personnages, mènent des luttes contradictoires autour du projet d’aménagement. Certains sont animés par l’ambition de marquer l’histoire, d’autres par des rancœurs personnelles ou encore des revendications politiques. Cette petite comédie humaine expose l’inscription du temps dans le territoire via la technique : les préparatifs du chantier sont, avec des fouilles archéologiques préventives, l’occasion d’un saut dans le passé et d’une interrogation sur l’histoire ; le TGV est présenté comme un outil de raccourcissement du temps par la grande vitesse et le rapprochement de la Bretagne à Paris ; les liens politiques entre les protagonistes s’inscrivent dans la durée de leurs carrières et dans le roman historique national. Le récit mélange politique, luttes sociales, conflits économiques, inventions technologiques, interventions d’activistes. L’aménagement est décrit comme le résultat des combats que les hommes mènent pour s’approprier le territoire.

Quelque part entre Honoré de Balzac et Bruno Latour, la liberté de l’écriture romanesque permet de retracer l’inscription d’une société dans son environnement.

« Le TGV était un jouet de technocrate indifférent à l’existence du territoire réel. La carte de la grande vitesse était une carte autonome.

On finit, pourtant, par y dessiner des contraintes inédites.

Le président Mitterrand ordonna ainsi, pour des raisons d’ordre autant écologique qu’amical, que le tracé de la ligne Lyon-Marseille soit rectifié sur plus de 20 kilomètres. La Drôme, dont le patrimoine viticole n’avait jamais été autant honoré, y gagna deux viaducs sur le Rhône.

À côté de cet exceptionnel fait du prince, les contraintes législatives, comme des attracteurs étranges appliqués à définir de l’extérieur la forme des lignes nouvelles, se multiplièrent. Diverses lois avaient été votées, qui obligeaient les grands projets d’aménagement à mieux prendre en compte la fragmentation des écosystèmes ou à respecter les monuments historiques.

Les lignes, jusque-là symbolisées par des lignes brisées reliant des villes entre elles, commencèrent à prendre l’aspect incertain des ondes sonores ou lumineuses—on ne parlait pas, au stade des études préliminaires, de lignes, mais de faisceaux de probabilités, et il fallait jouer, comme à la recherche d’une harmonie territoriale de dimension supérieure, avec les influences combinées des champs politique, géologique et écologique, comme avec l’effet de résonance des territoires traversés. La définition d’un faisceau était de l’ordre de l’enchantement. Les forêts et les plus infimes habitations des prairies avaient des droits et des outils juridiques étaient à leur disposition.

Les consultations préliminaires duraient des années. Des carottes de terre remontaient comme par magie du sous-sol, des acousticiens parcouraient avec des appareils d’enregistrement les rues désertes des villages abandonnés, des biologistes plongeaient dans l’eau des mares à la recherche d’un batracien perdu ou d’une puce d’eau nouvelle, tandis que maires, chasseurs et riverains formaient des comités de médiation.»[2]

On s’y croirait. Tous ceux qui ont un peu de métier dans les pattes retrouveront l’angoisse Kafkaïenne du montage et du développement des projets d’aujourd’hui. En quelques paragraphes, l’auteur parcours la pyramide de l’organisation de notre société. La description du processus d’aménagement commence par des principes d’une politique générale de « technocrate » qui se plie à l’exception princière, rappelant au passage l’aspect monarchique de notre démocratie française. Les sujets politiques se transforment ensuite en législations qui font fléchir les lignes de chemins de fer dans le paysage. Au passage, l’écrivain souligne, en glissant le concept d’attracteur étrange issu des théories du Chaos, que l’aspect souvent compliqué des lignes de transport résulte d’un montage législatif complexe d’un ordre supérieur. Les influences nombreuses et hétérogènes d’un état de droit, ont ainsi un effet sur les formes. La multitude transforme « les lignes brisées » des technocrates en courbes subtiles qui se glissent dans les turbulences de l’environnement démocratique.

Comme l’a montré Bruno Latour, les objets ont des devoirs mais aussi des droits. Ainsi, les écologues sont les porte-parole des arbres, des animaux ou des pierres. Le respect des droits que nous avons donnés aux non-humains (objets, animaux, nature, etc..) fait travailler les experts. Ainsi les « acousticiens » ou les « biologistes » sont chargés de rapporter les demandes des non-humains dans le débat politique au sein des études d’impact (autre acteur non-humain…) des « comités de médiation » où se retrouvent les « maires, chasseurs et riverains ».

La description d’Aurélien Bellanger expose la mécanique dans laquelle notre pratique professionnelle se déploie sous la forme d’un combat quotidien pour faire aboutir des projets.

La technologie comme matière d’un roman

Le principal ressort descriptif d’Aurélien Bellanger tourne autour des technologies. Elles peuvent être mécaniques, administratives ou théoriques. Elles lui permettent à la fois de parler de l’installation de l’homme dans son environnement, des moyens par lesquels passent les relations sociales, d’aborder la question du temps, de décrire le mode de pensée d’un personnage et même de rentrer dans la techno-fiction. Si l’on considère la pratique de l’aménagement du territoire comme un grand enchevêtrement de technologies, quand on les décortique, une par une, se découvre alors un imaginaire sans fin.

Peut-on raconter ce que l’on veut en décrivant la technologie ? Cette question s’avère particulièrement d’actualité à l’heure où chacun peut piocher dans une masse infinie d’information. Grâce à internet, nous avons accès à la possibilité de déconstruire des savoirs jusqu’ici bien gardés. Un spécialiste n’est plus seulement celui-ci qui sait mais doit devenir celui qui sait mettre en mouvement une connaissance, qui sait l’expliquer et l’utiliser.

Pendant la lecture revient perpétuellement l’interrogation sur la méthode employée par l’auteur pour se projeter aussi précisément dans notre univers d’aménageur de territoires. Ce que raconte Aurélien Bellanger est en majeure partie crédible, même si plusieurs points particuliers peuvent être contestés par des spécialistes, nous n’avons pas ici à faire à une logorrhée sur les mythes du BTP mais bien à un soigneux démontage technologique, social et politique. Pour construire ses romans, Aurélien Bellanger constitue à la manière de Zola des dossiers sur les sujets qui l’intéressent. Plus modestement cependant, ses enquêtes sont principalement faites depuis chez lui, avec son ordinateur avec Google, Twitter ou Facebook.

L’auteur utilise le savoir accessible et lui donne une cohérence à travers la fiction. Les actions des personnages, qui représentent chacun une forme possible d’action dans le débat démocratique, influencent le développement du tracé et par conséquent les relations géopolitiques entre les territoires. En écrivant un roman sur le BTP, Aurélien Béllanger assimile la technologie dans la culture. Il triture la masse du savoir accessible comme un outil de construction pour décrire l’organisation d’une société.

Si le romancier peut utiliser notre secteur économique comme sujet, pourrait-on utiliser le roman comme moyen alternatif à la théorie, pour décrire les projets que nous fabriquons ?

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Le roman comme écriture de la pratique

Selon Wikipedia :

Le ressort fondamental du roman est la curiosité du lecteur pour les personnages et pour les péripéties, à quoi s’ajoutera plus tard l’intérêt pour un art de peindre.

Un projet pourrait-il être un personnage ? L’histoire d’un projet, ne recèle-t-elle pas d’une multitude de péripéties et d’acteurs que l’on rêverait souvent de peindre ? Ne passe-t-on pas des soirées entières à se raconter des anecdotes de projets dont le maire, le promoteur, les législations et le site sont les personnages principaux ? Nos projets d’architectes et d’urbanistes ne sont-ils pas initialement des fictions dans lesquelles nous souhaiterions que les autres entrent ? N’y aurait-il pas un passionnant roman réaliste à écrire sur un projet que nous aurions livré après de nombreuses années de batailles ? Notre profession pourrait-elle être la matière d’une histoire de fiction ?

Dans un autre champ fictionnel, la série télévisée est un style saillant depuis les années 2000. Ses plus intéressants spécimens s’articulent autour de la description de moins en moins fictionnelle d’une activité professionnelle : on découvre dans les Sopranos la vie d’un parrain de la mafia décrite comme celle d’un entrepreneur de PME usé par ses responsabilités ; Mad Men met en scène la vie de bureau de publicitaires et parcourt les évolutions de la société des années 50 à 80 ; Borgen, nous plonge dans la vie d’une femme politique en bataille permanente entre sa vie personnelle, ses idéaux et les compromissions qu’exige le pouvoir ; dans The Wire, la ville de Baltimore devient le personnage principal décrit en portrait chinois à travers le quotidien des policiers, des délinquants, des hommes politiques, des ouvriers dockers, des enseignants ou des journalistes. Dans toutes ses séries, le mythe inhérent à chaque métier est modifié, remis à plat, avec une mise en scène quasi naturaliste de ces professions. Pour les architectes, leur incarnation grand public est celle de Ted Mosby dans How I met your mother. Le personnage principal de cette série est en effet un architecte-enseignant dont le premier projet un gratte-ciel pour une banque qu’il dessine seul dans son coin sur une table à dessin…

Si pour le grand public, l’architecte reste archétype, un mélange entre un artiste guidé par les plaisirs plastiques et un utopiste voulant changer le destin de l’humanité, quels mythes notre profession véhicule-t-elle dans ses écrits ? Ces écrits sont-ils de justes comptes-rendus de nos activités ? Ne se bornent-ils pas trop souvent à des aspects théoriques et abstraits ? Pourrait-on envisager un roman qui décrirait l’architecte comme ce qu’il est aujourd’hui : un savant assembleur de demandes contradictoires, un optimisateur économique, un compilateur de réglementations, un inventeur de projets politiques ou un développeur de PME ? Y aurait-il une forme contemporaine de roman qui pourrait illustrer ce propos?

Vers une écriture

Comment pourrait-on imaginer un autre mode d’écriture sur notre pratique que l’écriture théorique ? Fernand Pouillon, avec son roman Les Pierres Sauvages[3], retraçait la quête spirituelle à travers l’aventure de la construction d’un monastère. Rem Koolhaas avec New York Délire[4] se rapprochait de la forme du conte pour décrire une genèse fantasmagorique de Manhattan. Aldo Rossi, dans Une autobiographie scientifique[5] revisite à la première personne son passé et sa pensée.

Aurélien Bellanger, dans L’aménagement du territoire, cerne notre activité depuis l’extérieur de la discipline. Avec son écriture générique, ses recherches sur internet, ses dossiers technologiques, sa désinvolture et son humour pince-sans-rire, il dépeint avec précision l’intrication des rouages que met en œuvre l’homme actuel pour s’installer dans son milieu.

D’autres écrits contemporains se placent entre le roman et l’analyse savante, à la croisée de la pratique, de réflexion théorique ou du récit. Emmanuel Carrère avec Le Royaume[6], se livre à une enquête intime et historique sur le catholicisme, en imaginant la manière dont a pu concrètement se construire le nouveau testament. John D’Agata dans Yucca Mountain[7] décrit, avec la ténacité d’un journaliste pointilleux ayant recoupé plusieurs fois ses informations, tous les détails de la stratégie avortée d’enfouissement des déchets nucléaires américains près de Las Vegas. Bruno Latour proposait, il y a vingt ans, d’inventer une nouvelle forme d’écriture scientifique avec son livre Aramis ou l’amour des techniques[8], dans lequel il proposait de décrire l’aventure technique d’un métro automatique sous la forme d’une scientifiction où « l’histoire d’une enquête de sociologie et l’histoire amoureuse d’une machine se déployaient de concert ». Cédric Villani, dans Théorème vivant[9], nous livre une sorte de carnet de bord de la recherche en mathématique comme une création construite ressemblant sur beaucoup d’aspects au développement d’un projet d’architecture. Comme ces ouvrages étranges, l’écrit d’architecture peut sûrement prendre d’autres forme que celui du ton académique dont il use souvent pour faire autorité.

L’effet du roman

Je me trouvais à Noto en Sicile quand je terminais la lecture de L’aménagement du territoire. Cette ville nouvelle fut construite après à un tremblement de terre en 1693 mais elle ne se situe pas sur les décombres de la ville historique. Elle a été installé à une dizaine de kilomètres plus au Sud. Si la nouvelle ville baroque impressionne par son unité, c’est la ville antique qui m’intéresse.

Noto Antico ayant été presque intégralement détruite, elle se visite par un circuit pédestre qui conduit de ruine en ruine. On imagine alors que l’on chemine au dessus d’un amas de décombres et des couches d’histoires. On passe devant ce qui devait être un hôpital, où l’on découvre ce qui a pu être une baignoire  creusée dans la pierre. On imagine les possibles techniques de façonnage de la roche et l’activité qui pouvait avoir lieu autour de ces installations.

Pris dans ces conjectures imaginaires et techniques, j’ai été interpellé par un passionné d’archéologie qui m’a expliqué que la ville ancienne s’était construite sur un site originalement mésopotamien. Pour preuve, il m’a montré une cavité qui aurait été un tombeau orné de deux grands bas reliefs, un chat et un taureau, sculptés à même la roche. Le tremblement de terre, en détruisant les murailles du moyen-âge, l’aurait dégagé. L’archéologue m’expliqua que les intrications de l’histoire sont multiples et qu’il était, lui même, une trace de Noto Antico. Photocopie d’un document d’époque à la main, il me montra qu’il descendait d’une des rares familles survivantes. Mon imaginaire était alors occupé par la lecture quotidiennement de questionnements archéologiques suite à la découverte d’un site préhistorique dans la Mayenne proche d’une futur ligne de TGV. Mon expérience vécue et celle du roman s’entremêlèrent.

C’est là, au moment où une expérience se dédouble, que se trouve la puissance du roman par rapport à la théorie. Le roman interfère plus aisément avec la vie ordinaire que ne peut le faire la pensée abstraite. Je suppose que lors de la lecture d’un roman, le cerveau doit lier les zones de l’imaginaire, des émotions, des souvenirs, du savoir et de la logique. Alors que la pensée théorique doit plus fortement solliciter la connaissance, la logique et l’abstraction. Le roman peut se confondre avec l’activité quotidienne alors que la théorie nécessite un retrait, une position d’exception demandant une concentration particulière. L’essai construit une abstraction, le roman nous fait vivre une expérience.

 

 

[1] Bellanger Aurélien, La théorie de l’information, Editions Gallimard, 2012

[2] Bellanger Aurélien, L’aménagement du territoire, Éditions Gallimard, 2014, p. 165-166

[3] Pouillon Fernand, Les pierres sauvages, Editions du Seuil, 2012

[4] Koolhaas Rem, New York Délire, Editions Parenthèse, 2002

[5] Rossi Aldo, Une autobiographie scientifique, Editions Parenthèse, 2010

[6] Carrère Emmanuel, Le Royaume, Editions P.O.L., 2014

[7] D’Agata John, Yucca Mountain, Editions Zones Sensibles, 2012

[8] Latour Bruno, Aramis ou l’amour des techniques, Editions La Découverte, 1992

[9] Villani Cédric, Théorème vivant, Editions Grasset, 2012

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