Comment fait-on de lʼarchitecture ?

Posted on 09/03/2015 par

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Vie des formes – Comment fait-on de lʼarchitecture ?

J’ai terminé mes études d’architecture il y a maintenant six mois. Mais qu’est-ce que j’ai fait depuis ? Je n’ai rien fait. Enfin pas exactement ; j’ai piétiné, plein de petits pas sur place. Et pourtant, je ne crois pas que ces six mois aient été inutiles. J’en avais besoin pour clore un cycle de ma vie avant d’en entamer un nouveau. Avec cet article, je veux dire un dernier adieu à cette vie d’études, à ce temps de la réflexion que je n’aurai plus. Et mettre des mots sur ce qui s’est passé dans ma tête pendant ces cinq années à faire « du projet ».

C’est le Vie des Formes d’Henri Focillon qui m’a mis sur la piste. Je n’avais encore jamais lu quelque chose d’aussi juste et d’aussi complet sur ce qu’est l’architecture — sur sa pratique dans le cadre scolaire tout du moins. Pourtant, en refermant le livre, d’autres voix me sont revenues. C’étaient les voix d’auteurs que j’avais oubliés mais qui, à un moment ou à un autre de ces cinq années, m’avaient éclairé de la même façon que venait de le faire Focillon. Pour clore mon cycle, pour tourner la page, j’ai décidé de faire revenir ces voix sur la scène. C’est comme ça que m’est venu l’idée d’organiser une table ronde dans ma tête.

Ces voix sont celles d’Henri Focillon donc, l’historien de l’art, de Jean-François Billeter le sinologue et un peu philosophe, de Rainer Maria Rilke le poète et de Fernand Pouillon l’architecte. Voilà, la table est installée. Autour, cinq chaises. Une pour chacun des intervenants et une pour moi. Je serai le maître de cérémonie dans cette histoire. Un deux un deux, test micro. C’est parti, je prends la parole en premier :

1. ce que l’on cherche dans le projet

La première question qui me vient, avant de savoir comment on trouve, c’est de savoir ce qu’on cherche quand on fait du projet d’architecture. Parce qu’on pourrait bien s’arrêter à la première esquisse, dès qu’on a réussi à faire rentrer tout le programme dans le site, et puis basta ? Mais non, ça ne suffit pas à nous satisfaire. Mon hypothèse c’est qu’on recherche une certaine sensation : on attend ce moment particulier où tout vient d’un coup. À cet instant du processus, le projet cesse d’être une série de réponses à une série de questions pour devenir un tout cohérent.

Billeter hoche la tête, mais veut rajouter deux choses : d’abord, cette sensation de clarification soudaine d’un problème n’est pas le propre des architectes, et deuxièmement, elle ne s’explique pas :

« Le fait est que l’apparition de l’intuition unifiée que nous nommons «sens» ne s’explique pas. Elle est un phénomène premier dont nous sommes témoins, c’est tout. La même chose vaut pour la «compréhension». Le terme indique qu’elle consiste à «prendre ensemble» des éléments divers, mais n’explique pas comment naît la compréhension proprement dite ou, en d’autres termes, comment nous apercevons à un moment donné les rapports par lesquels ces éléments s’assemblent pour former un tout. Ce saut qualitatif, nous pouvons seulement le laisser advenir et le décrire jusqu’à un certain point. Nous pouvons dire que nous voyons subitement ces rapports ou que, de la juxtaposition des éléments, se dégage soudainement une sorte d’image. »

Alors c’est tout ? Il n’y a pas d’explication ? On éteint les lumières et on s’en va ? Billeter remarque que je suis contrarié. Il me regarde avec bienveillance et essaie de me calmer : non, on a encore plein de choses à dire mais il ne faut pas s’attendre à des miracles, notre petite discussion d’aujourd’hui ne va pas faire disparaître le mystère. Ce qu’on peut faire, pour commencer, c’est définir où se trouve l’origine de ce phénomène de résolution — quand tout vient d’un coup.

2. là où le projet prend forme

« Je confie au corps le soin de former des idées. Le corps est dans ces moments-là un vide. Il est un vide actif parce que c’est de lui que surgissent les idées. Quand elles sont mûres, il les livre à la conscience, qui se borne à les recevoir. »

Billeter, j’ai pas bien compris…

« Je donne au mot «corps» une acception nouvelle. J’appelle corps toute l’activité non consciente qui porte mon activité consciente et d’où surgit le mot manquant ou l’idée nouvelle. Lorsque j’agirai, j’appellerai «corps» l’ensemble des énergies qui nourriront et soutiendront mon action. »

Je m’en doutais bien que le corps avait quelque chose à voir là-dedans. Quand on regarde un compositeur, un peintre, un sculpteur, on voit bien que l’invention n’est pas commandée par le haut, ils ne réfléchissent pas à ce qu’ils font : ils font. Alors pourquoi ça ne serait pas pareil pour les architectes ? Je passe le micro à Pouillon qui semble intéressé tout à coup :

« Tout artiste agissant, a dans sa mine de plomb, son pinceau, son burin, non seulement ce qui rattache son geste à son esprit, mais sa mémoire. Le mouvement qui paraît spontané est vieux de dix ans ! de trente ans ! Dans l’art, tout est connaissance, labeur, patience, et ce qui peut surgir en un instant a mis des années à cheminer. »

Alors ça veut dire que ce moment magique où le projet devient un tout cohérent ne sort pas de nulle part ? Il s’est passé quelque chose avant qui lui a permis d’arriver ?

3. ce qu’il se passe à l’intérieur de nous

Pouillon est maintenant complètement entré dans le débat. Il s’agite, se gratte la tempe, je sens qu’on aborde un sujet qui lui tient à cœur. Pour lui, l’architecture se fait d’abord à l’intérieur avant de prendre forme sur le papier :

« Il nous appartient, à nous maîtres d’œuvre, de créer ce qui est préalable, de précéder l’image, de vivre dans le plan, de nous y installer, d’y transporter notre lit, de renverser les murs, de remuer les blocs les plus pesants, de défier l’équilibre et la pesanteur, de prévoir les rotations, les retournements, la vitesse des images et l’immobilité relative. »

C’est un peu comme une maquette BIM dans la tête alors ? On la regarde d’où on veut, on bouge les murs comme ça nous arrange, on se promène dedans… Focillon prend la parole à son tour. J’adore comme il fait Focillon, on a l’impression qu’il ne veut pas déranger, que ce qu’il dit n’est pas important. Pourtant, quand il commence à parler, tout devient lumineux :

« De même que chaque matière a sa vocation formelle, chaque forme a sa vocation matérielle, déjà esquissée dans la vie intérieure. […] Dans l’esprit, elle est déjà touche, taille, facette, parcours linéaire, chose pétrie, chose peinte, agencement de masses dans des matériaux définis. Elle ne s’abstrait pas. Elle n’est pas chose en soi. Elle engage le tactile et le visuel. De même que le musicien n’entend pas en lui le dessin de sa musique, un rapport de nombres, mais des timbres, des instruments, un orchestre, de même le peintre ne voit pas en lui l’abstraction de son tableau, mais des tons, un modelé, une touche. La main dans son esprit travaille. Dans l’abstrait elle crée le concret et, dans l’impondérable, le poids. »

Focillon, avec ce que vous dites, on pourrait très bien se contenter de garder les formes en nous ? Qu’est-ce qui nous pousse à les faire sortir, pourquoi on ne se contente pas de cette maquette mentale avec ses textures, ses lumières, ses effets de cadrages ? Qu’est-ce que vous dites ? Parce que les formes ne sont pas des images ni des souvenirs ?

« Images et souvenirs se suffisent à eux-mêmes, se composent des arts inconnus qui sont tout en esprit. Ils n’ont pas besoin de sortir de ce crépuscule pour être complets, il est favorable à leur éclat et à leur durée. Art brusque des images, qui a toute l’inconsistance de la liberté ; art insidieux des souvenirs, qui dessine avec lenteur des fugues sur le temps. La forme exige de quitter ce domaine : son extériorité est son principe interne, et sa vie en esprit est une préparation à la vie dans l’espace. Avant même de se séparer de la pensée et d’entrer dans l’étendue, la matière et la technique, elle est étendue, matière et technique. »

La forme exige de quitter ce domaine, et pourtant ça ne marche pas à chaque fois ! Parfois on a une idée très précise du projet mais impossible de le dessiner, la forme reste coincée à l’intérieur. Pouillon, oui ? Tu as déjà vécu ça tu dis ?

4. comment passer des formes à l’intérieur à un projet sur le papier

« Je suis furieux contre moi, je ne fais pas ce que je dois. Le temps presse ; chaque jour est retard ; je n’arrive pas à décider ; je ne commence pas ; ai-je peur ?… Non, je ne crois pas. Mon hésitation procède de la crainte de toucher au réel. Je sais trop bien que l’enthousiasme créera le définitif du premier coup. Je serai emporté vers la fin, la fin est tristesse et regret du défini ; tandis que l’inconnu, où je me complais, est l’espoir de la chose impossible. Elle est belle, comme seules le sont les formes que l’homme pressent. Mon attente prolonge la sensation du possible dans l’impossible. L’imagination dès qu’elle touche le concret connaît sa fin. Je me complais dans les nuées qui voilent les architectures futures. La réalité est banale en dehors du plaisir de la faire naître. Quant à la fin du chantier : il est comme un livre relu cent fois ; l’anxiété, la nouveauté sont devenues habitudes, la forme est rabâchée, remâchée ; ce sont des relents de cuisine après un repas trop long. Ici, je quitterai sur ma faim la table, comme un moine. Le fumet de l’humble cuisine me rappellera au passage que mon estomac est encore vide, j’aurai la fringale pour l’action inachevée. »

Ah c’est ça alors Pouillon, tu gardes tout pour toi ! C’est pas que ton projet ne veuille pas sortir, c’est toi qui le gardes à l’intérieur ! Mais enfin, ça n’explique pas tout ; la même situation m’est déjà arrivée et je peux t’assurer que je voulais que ça sorte. Je faisais tout mon possible pour que ça sorte même, alors, pourquoi je n’y arrivais pas ? Hein ? Billeter, qu’est-ce que vous dites ? Attendez, je vous passe le micro, on entend rien.

« Pour que le nouveau émerge, il [faut] laisser faire le corps. Lorsque je cherche un mot, je me mets un instant dans un état d’absence, je cesse de me mouvoir, mon visage se vide de toute expression, mon regard s’arrête. Quand le mot se présente, je reviens à moi et je reprends la conversation. Qu’ai-je fait ? J’ai laissé agir le corps.
Je cherche à laisser éclore une intuition, à concevoir une idée qui me manque, à résoudre un problème. Je cesse de bouger, ma respiration s’apaise, je ne vois plus rien, je ferme peut-être les yeux. Dirons-nous que je réfléchis ? Je confie au corps le soin d’accomplir le travail nécessaire et veille simplement à ce que le travail se fasse. »

Mais moi aussi je veille ! Le stylo à la main, au dessus de mon calque, mais le travail ne se fait pas aussi vite que je voudrais. Il m’est arrivé de passer des journées entières à gribouiller des choses sans que rien n’apparaisse.

« Le processus a progressé selon sa propre loi. Chaque fois que j’ai voulu le précipiter, je me suis mis en difficulté. Il fallait lui obéir, l’aider à s’accomplir. Ai-je fait preuve de volonté ? Non, mais de patience et de constance. »

Alors c’est ça. On ne contrôle pas tout dans cette histoire. Ça aussi je m’en étais rendu compte. Si on récapitule, on peut comprendre ce que l’on cherche dans le processus de projet : le moment où les bouts de solutions deviennent un tout cohérent. On peut observer l’endroit où ce phénomène se produit : dans le corps. Et on peut créer les conditions pour qu’il se produise : s’arrêter, se détendre et rester concentré sur le problème. Mais après tout ça, le projet n’est plus de notre ressort ? Il faut laisser la solution se former en nous et la cueillir, juste quand elle est bien mûre ; alors seulement on pourra la coucher sur le papier ?

C’est ça. Dit une petite voix sur ma gauche. C’est Rilke. Il n’a rien dit depuis le début. Il est là et il écoute, tranquillement. Tout ce qu’on dit semble l’intéresser mais il a préféré regarder. Et là, d’un seul coup, il prend la parole.

5. ce qu’on n’explique pas

« Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe. »

Un silence suit l’intervention de Rilke. Tout le monde s’est retourné vers lui et on voudrait qu’il en dise plus mais il semble s’être arrêté pour de bon. Il me regarde avec un léger sourire, et d’un petit signe de tête, il me dit de relancer la conversation. J’en profite pour regarder l’heure, sur la grande pendule accrochée au fond de ma tête, il est tard. On ne va pas trop traîner.

Je reprends donc la parole. Messieurs, j’ai compris, au terme de ces cinq années d’études, qu’il y a dans le processus de projet une dimension que l’on ne pourra jamais saisir complètement et cela parce que les mots vont nous manquer. Mais ce que j’ai compris aussi c’est qu’accepter cette dimension c’est accepter d’être émerveillé, c’est prendre plaisir à ne pas comprendre ? Billeter, vous voulez poursuivre ?

« C’est le propre de l’homme de pouvoir être cause efficiente, à des degrés divers, et de produire du nouveau, qui l’étonne lui-même. Cela lui arrive parce qu’il a en lui une dimension d’inconnu et qu’il s’y forme des phénomènes d’intégration dont il ne connaît que très partiellement (ou pas du tout) les sources. Et c’est pour cette raison qu’il a été et restera toujours pour lui-même une énigme. »

C’est beau ce que vous dites Billeter. On pourrait terminer là-dessus mais il y a une toute dernière chose sur laquelle je voudrais vous entendre. Et surtout Rilke, ça me ferait très plaisir que vous nous disiez comment on peut apprendre l’art ou l’architecture si on n’a pas les mots pour expliquer sa fabrication. Rilke se redresse sur sa chaise et pose ses mains sur ses genoux. Il dit :

6. comment apprendre l’architecture

« Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. L’art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs. »

Rilke, vous mettez les bons mots sur cette intuition que j’avais : on n’apprend pas l’architecture par le haut, par les idées, ni par les mots qu’on échange. L’architecture il faut l’éprouver personnellement par le projet. Il n’y a ni flambeau de l’histoire ni rayon divin pour allumer la flamme de l’invention des formes ; il n’y a que la capacité à composer les choses qui sont en nous !

Billeter dit qu’il veut faire de la pub pour son livre. Je crois que c’est une blague mais on va voir. De toute façon il est l’heure, on va commencer à y aller.

« Dans le nouveau paradigme que je propose, et qui est une inversion de l’ancien, il n’est plus besoin de postuler une telle force [divine]. Nos expériences, y compris les plus bouleversantes, s’expliquent par nos seules ressources. L’esprit ne descend plus sur nous, mais se forme en nous, de bas en haut. La dimension d’inconnu est au fond du corps et de son activité, elle n’est plus quelque part au-dessus. »

« Mais le paradigme que je propose n’aura de valeur que pour ceux qui le vérifieront en le dégageant de leur propre expérience, en allant du particulier au général, donc par la méthode inductive comme je l’ai fait moi-même. […] Il ne s’agit plus d’opposer un système à un autre, mais de sortir d’une confusion qui est devenue générale. Au lieu de poser des axiomes et de raisonner à partir d’eux, il convient donc d’observer et de progresser ensuite vers la connaissance par la voie de l’induction. »

Au moins maintenant je sais ce qu’il me reste à faire. Refermer les livres pendant un moment, lâcher l’écriture, et reprendre le projet, mais en m’y investissant pleinement cette fois-ci. Au premier degré. Parce qu’il n’y a que comme ça que j’apprendrai vraiment.

Je pense que cette table ronde n’était pas une mauvaise idée finalement. C’était un peu long, j’en ai vu qui baillaient dans la salle, mais c’était aussi ça l’école d’architecture : prendre le temps de se plonger dans les choses complexes, ne pas craindre les débordements, les digressions. Les voix sont déjà retournées dans l’ombre mais je sais qu’elles n’ont pas complètement disparu : chaque fois que je bloquerai dans un projet, que je poserai mon stylo et fermerai les yeux, je sais qu’elles seront là, avec moi ; et je ne serai plus tout seul.

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Auteur : Hugo GRAIL

En partenariat avec le blog : http://recherchearchitecture.unblog.fr

(Image : « L’homme-orchestre », Georges Mélies, 1900)

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J.-F. BILLETER, Un paradigme, Allia, 2012

F. POUILLON, Les Pierres sauvages, Seuil, 1964

FOCILLON Henri, Vie des formes, Presses Universitaires de France, 1934

R. M. RILKE, Lettres à un jeune poète, Insel, 1929

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