I ♥ Saint-Denis

Posted on 07/09/2016 par

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Juin 2015, les immeubles de logements d’un nouvel éco-quartier s’achèvent en banlieue parisienne. Je tombe par hasard sur Twitter sur une photo du projet vu depuis les voies du RER toutes proches. Le point de vue est parfait. Les bâtiments neufs apparaissent en contreplongée depuis leur façade Sud, formant à l’horizon un ensemble harmonieux et lumineux.

Aucune photo officielle de l’éco-quartier ne sera publiée délibérément ce point de vue. Effectivement la photo interpelle. Au premier plan, devant les ensembles de logement flambant neufs, un bidonville s’est installé, selon ses propres lois d’implantation. La zone, délaissé urbain par excellence, située contre les voies ferrées, peine peut-être à trouver des investisseurs mais certainement pas des habitants. Migrations et pauvreté ont placé dans des quartiers de fortune similaires un nombre difficilement mesurable de nouveaux occupants ces dernières années. Gravats, tôles et planches composent ces constructions de l’urgence et de la nécessité.

La première interrogation face à cette terrible dualité est éminemment sociale. Cette photo pourrait représenter à elle seule la crise du logement. Les immeubles de logements neufs, pourtant étiquetés sociaux, sont insuffisants en nombre et trop couteux à la construction pour accueillir des populations dont même la présence sur notre territoire fait parfois débat. Le réalisme de ce type de décor est frappant. En dessous des exigences de l’habitat social, et digne, adapté à nos normes de confort et d’accessibilité actuelles, il y a d’autres manières d’habiter en France, difficilement tolérables pour le sens commun et pourtant largement répandues dans nos banlieues. Du squat au bidonville, en passant par le logement indigne, des migrants aux déchus sociaux, la quantité de personnes ne vivant pas dans un habitat décent à proprement parler aurait doublé en France depuis dix ans. D’après les chiffres publiés par la Fondation Abbé Pierre en 2016, il y aurait aujourd’hui sur notre sol 3,8 millions de personnes mal logées ou sans abris[1]. Malheureusement ces chiffres ne semblent pas avoir tendance à diminuer.

Les questions de décence, d’éthique et une réflexion de fond sur notre rôle à la fois citoyen et politique mais aussi en tant que concepteur deviennent inévitables quand ce genre de cliché fait apparaître de façon criante les inégalités face à l’accès au logement.

Un deuxième questionnement plus subtil se prolonge ensuite face à une telle image. Une observation un peu plus précise et une expérience du contexte actuel de la construction de logements sont nécessaires pour y arriver. A première vue, nous nous retrouvons dans une configuration proche de celles largement décriées des gated communities, les palissades de chantier soulignant encore un peu plus cette iconographie du parc de riches habitants séparés du flot populaire par un mur, des grillages et des caméras. Mais cette impression, bien que révélatrice, comme nous l’avons déjà évoqué, d’inégalités sociétales préoccupantes est à nuancer.

A l’instar des bidonvilles voisins fait de tôles et de planches, ces nouveaux immeubles de logements n’ont pas tellement eu droit à des matériaux plus prestigieux. Bardage tôle, isolation enduite, toiture en bac acier, aucune excentricité n’a été permise pour rentrer dans le budget alloué par mètre carré à ces nouvelles constructions.

Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la durabilité de ce type de construction, qui fait aujourd’hui figure de généralité dans la production de logements actuels et qui se présente comme plus respectueuse de l’environnement.

Sous une communication visant à promouvoir l’intérêt écologique de nouveaux quartiers sensés participer à un développement durable de la ville, la production effective de logements semble souffrir d’un manque de qualité récurrent dans les matériaux utilisés. Impossible dans ce projet d’échapper par exemple sur une large partie des façades au fameux polystyrène enduit, seule option pour à la fois isoler par l’extérieur et maintenir des coûts de construction tolérés dans le budget. Quelle est a priori la durabilité ou la qualité écologique d’une isolation par l’extérieur enduite ? Comment résisteront au temps ces procédés constructifs sensés nous permettre de respecter les nouvelles réglementations thermiques en vigueur si ils sont encore pensés en terme d’économies directes sur un ratio-coût au mètre carré de surface investie ? Car face à cet argument massue, tout confort spatial, qualité urbaine ou caractère écologique proposés par les concepteurs ne représente finalement que peu de poids.

Comment assumer, sous couvert de communication verte, de construire du produit financier plutôt que de produire un habitat digne et durable ? Les stratégies de l’obsolescence programmée ont-elles aussi fini par dévorer l’industrie du bâtiment pour qu’au-delà de la garantie décennale réglementaire l’on se désintéresse ainsi du devenir à long terme de nos constructions ? Si c’est le cas, les ruines de demain ne seront pas faites d’ossatures immenses en béton armé à dynamiter mais de tonnes de polystyrènes déchiquetés se décomposant lentement dans les sols sous les assauts répétés du temps et du climat.

Plus je regarde cette photo plus je m’interroge sur l’avenir de ces deux îlots, l’un en apparence si clinquant, l’autre maladroitement construit avec des matériaux glanés ici où là. Dans cinquante ans, lequel des deux paraîtra-t-il le plus misérable ? Les ruines de nos rêves plus ou moins sincères de développement durable ou les constructions pragmatiques à l’extrême d’hommes en mal d’abris.

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[1] Le rapport complet 2016 de la Fondation Abbé Pierre est téléchargeable ici : http://www.fondation-abbe-pierre.fr/sites/default/files/content-files/files/letat_du_mal-logement_en_france_-_21e_rapport_2016.pdf

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Posted in: OBSCÈNE, SUBURBAIN