veni, vidi, mipim

Posted on 21/03/2012 par

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Je suis venu. J’ai vu. Le MIPIM. Cet « International real estate show for professionals » installé pendant une semaine dans le Palais des Festivals sur la croisette à Cannes. Après réflexion, le MIPIM c’est un peu comme Burning Man, mais en moins hippy. Nettement moins.

(Enceinte du salon du MIPIM, Cannes, France)

(Vue aérienne de Black Rock City, Nevada, Etats-Unis)

 

FAUNE MOB

Pour aller à Burning Man, il faut se rendre à Black Rock City, un bout de désert paumé quelque part dans le Nevada. On part en voiture sur des routes toutes droites sans personne et on roule longtemps. Tout d’un coup, c’est stupéfiant mais c’est comme ça, embouteillage au milieu du désert. Y a pas à dire ça fait son effet. Des files de voitures au coude à coude, chargées de vivres, de déguisements et d’accessoires insolites. Des canapés harnachés sur les toits des R.V, des remorques débraillées, des tubes métalliques, des foulards, des bidons d’eau… Il est assez facile de comprendre que l’on se rend tous au même endroit pour la même chose (de toute façon c’est facile, y a que nous). Pour aller au MIPIM, il faut prendre l’avion jusqu’à Nice. Dans la queue de l’embarquement on repère très rapidement les Mipimers (équivalent architectural des Burners) : ils sont habillés en foncés, ils ont des speed boarding pass et un iphone greffé dans la main. Une fois dans l’avion, ils ne regardent pas le paysage par le hublot, ils sont trop occupés à checker le programme des multiples conférences sur les différents stands. En arrivant à Nice, ils récupèrent leur valise à roulette proprette et filent faire la queue aux comptoirs de location de voiture. Ça sent la côte d’azur, il y a même des palmiers dans les parkings. Les plus sympas vous proposent de partager une voiture pour aller à Cannes. Sur le trajet on plaisante en évoquant une Silicon Valley ratée. Arrivés à Cannes, tous les Mipimers ont un pass à reconnaissance digitale pendu autour du cou par un cordon jaune poussin sur lequel est écrit « ENJOY WORK ». Et il faut dire que c’est exactement ce qu’ils font.

(Covoiturage de Mipimers, trajet Nice-Cannes)

 

YOU ARE HERE

L’important dans ce genre d’évènement grande échelle c’est d’avoir un point de rendez-vous stable. (C’est comme ma petite cousine à qui on avait donné la cabine téléphonique du village comme point de rendez-vous « au cas où on se perd. » Et on s’est perdu, évidemment, puisque c’était pendant une parade de la Compagnie Generik Vapeur. On a attendu Marion en vain à la cabine téléphonique, mais pas de Marion. C’est assez flippant de perdre un enfant de 5 ans, surtout en pleine nuit au milieu de feux d’artifices et de gens peinturlurés qui tapent sur des poubelles. Marion, fidèle aux consignes, avait suivi une cabine téléphonique mobile qui faisait, contre toute attente, partie du spectacle. C’était attendrissant et presque visionnaire si l’on pense qu’une cabine téléphonique mobile, avant d’être un instrument scénographique, est avant tout l’ancêtre du téléphone portable.) Pour les Burners, le point nodal c’est la « Playa », ce vaste espace central autour duquel se déploie les rues. La Playa ça ressemble un peu à une place urbaine hors échelle où tous les bâtiments auraient disparu, laissant comme uniques survivants des commandes publiques artistiques un peu foireuses. Pour les Mipimers, le point de rendez-vous c’est le parvis devant le Palais des Festivals. C’est moins vaste que la Playa et un peu moins déluré, mais c’est un lieu stratégique si l’on veut croiser tout le monde en ayant l’air de rien.

(Les restes d’une oeuvre de « Sol Serra » sur la Playa)

(Mipimers déguisés, à l’entrée du Palais des Festivals)

(Burners en tenues de travail, sur la Playa)

 

VILLE ÉPHÉMÈRE

Une fois le précieux pass autour du cou, ou les contrôles de sécurité passés à l’entrée de Black Rock City, chacun s’empresse de regagner son camp, sa tente, son hôtel 4 étoiles, son igloo, son appartement ou sa chambre d’hôte selon. Cannes est une ville qui ne semble vivre qu’au rythme des évènements internationaux, régulièrement agitée par des soubresauts de paillettes et de costumes trois pièces. Black Rock City est une ville de 50 000 habitants au milieu du désert qui prend vie une fois par an avant de redevenir poussière de sable. Chacun installe et décore son camp ou son stand. On gare les voitures, on monte les tentes et on part repérer les lieux. À Black Rock City, les rues ont des noms évocateurs : Evolution, Darwin ou Initiation. On se promène avec des goggles et un grand foulard comme dans Mad Max pour parer à toute tempête de sable éventuelle. Au MIPIM, les stands sont numérotés de manière incompréhensible : E28A, G34bis, mezzanine du 2ème entresol. On se promène les mains pleines de cartes de visite et de brochures à distribuer à tout va. Dans les deux cas, le troc est au centre des relations humaines : je te file une bière tu me files un collier phosphorescent, je te donne un book tu me donnes une invitation pour une soirée hype.

(Cannes, Nevada)

 

RÈGNE DES MAQUETTES

Il faut bien avouer que, comme à Burning Man, les promoteurs travaillent d’arrache pied toute l’année pour nous concocter les maquettes des projets les plus fous et les plus farfelus. Les maquettes c’est bien connu ça attire le chaland, comme les camelots sur les marchés. L’important c’est de pouvoir interagir avec elles : taper des mains pour allumer les lumières d’un immeuble ou bouger les bras pour faire apparaitre des projections. Chaque stand redouble d’ingéniosité pour rendre ses projets attrayants : maquette numérique en 3D à Londres, dégustation de foie gras frais à Toulouse, film d’animation grandiloquent à la Star Wars en Egypte. Le mieux c’est la tente de Skolkovo, un projet délirant de campus dédié à l’innovation sous toutes ses formes près de Moscou où les starchitectes du monde entier (Rem Koolhaas, Herzog et De Meuron, Valode et Pistre, SANAA…) ont posé des bâtiments-maquettes à l’échelle 1 dans un grand parc vert. C’est à mi-chemin entre une ville cauchemardesque à la Brazil et le campus riant d’Apple en Californie. Des vidéos des architectes interviewés en gros plan défilent sur les murs de la tente, nouveaux prophètes aux crânes chauves.

(Maquettes d’immeubles de bureaux au milieu du désert, Emirats Arabes, 2016)

(Maquette de la ZAC Clichy Batignolles, Tente du Grand Paris)

 

SURPRISE PARTIES

Mais le MIPIM ne serait pas le MIPIM sans ses fameuses soirées. Il y a le cocktail d’ouverture à l’hôtel Carlton, blindé de créatures russes à longues jambes et de petits fours à moitié tièdes. Au début on se fait un peu chier, mais quelques bières et hot-dogs plus tard, on file dans une tente installée sur la plage à côté et on danse avec d’autres architectes avec autant de ferveur et de sueur que si l’on était à un bal populaire. Et finalement on s’amuse bien. Il y la cérémonie bilingue franco-russe sur un yacht pour fêter le dépôt du permis de construire des deux tours Hermitage de Foster à Boulogne (les futures Twin Towers parisiennes) : assez chiant il faut bien l’avouer car les traductions successives et les remerciements à rallonge donnent envie de dormir et le bateau qui tangue envie de vomir. Il y a la soirée privée organisée par EDF pour visiter le tout nouveau musée Cocteau de Ricciotti à Menton, un bus est affrété à cet effet pour trimballer tous les Mipimers : un peu chiant mais visite guidée l’appui, on repart avec un petit livre plein de jolies images en cadeau. Il y a la soirée en pseudo boîte de nuit où il parait qu’on croise « le meilleur faiseur de maquette » (j’ai oublié de demander si c’était du monde ou de France). Il est habillé en orange fluo des pieds à la tête et il saute partout. Pendant ce temps sur les banquettes, les Mipimers avachis se découragent et finissent par se disperser. Il y a la soirée imprévue où l’on « crash » habilement alors qu’on n’est absolument pas invité. Elle a lieu dans un appartement de nouveau riche, au dernier étage. Le vaste salon en marbre est vide, on monte sur la terrasse en toiture par un escalier en colimaçon avec plafond bleu pailletté comme dans un aquarium. En haut c’est jacuzzi, ennui et mauvais DJ, mais la vue plongeante sur la croisette en jette bien. Il y a le cocktail Sequano où l’on ne rencontre que des architectes déprimés et des vieilles dames qui se font passer pour des promoteurs. On regarde en boucle des films promotionnels qui présentent les différents projets des quartiers parisiens dans diverses ZAC. Des gens lisses et souriants qui marchent ou font du vélo, des espaces verts avec des serres ou des terrains de sport, des immeubles de logements un peu osés mais pas trop, des bords d’eau « habités » et des espaces publics « revitalisés ». Bref, c’est toujours la même chose. À la fin on ne sait plus bien combien de ZAC différentes on a virtuellement visité.

(Vue de la croisette depuis le toit d’une soirée privée)

(Mipimers se rendant à Menton pour visiter le musée Cocteau)

 

BOUQUET FINAL

« Leave no trace » : c’est le commandement n°1 des Burners. Ne rien laisser, tout ramener avec soi, ses eaux usées, ses déchets, ses boules de jonglage. On remballe tout et laisse place à la plaine aride balayée de tempêtes de sable gris. Quand le MIPIM s’achève c’est pareil. On remballe tout, la moquette, les plantes en pots, les brochures sur papier glacé et les clés usb à l’effigie des diverses communautés urbaines. Les exposants ont la mine tirée, les derniers visiteurs qui déambulent dans les allées s’ennuient à mourir. Pour un peu on se croirait prisonniers pour toujours de ces néons blafards, de cette moquette râpée et de ces piles de flyers fanés. Mais le Palais des Festivals a une capacité de résilience hors du commun. Le voilà en un instant redevenu un espace vierge capable d’accueillir le prochain évènement international qui passera par là. Les maquettes repartent dans des caisses en avion, les Mipimers rentrent à Paris (ou en province, ça arrive), les hôtels et les terrasses des restaurants se vident. On ne brûle pas tout comme à Burning Man en partant, mais peut-être qu’on devrait.

(Tente du Grand Paris, MIPIM)

 

 

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