Tchouang-Tseu, la maîtrise

Posted on 16/06/2012 par

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« Le cuisinier Ting dépeçait un bœuf pour le prince Wen-houei. On entendait des houa quand il empoignait de la main l’animal, qu’il retenait sa masse de l’épaule et que, la jambe arqueboutée, du genou l’immobilisait un instant. On entendait des houo quand son couteau frappait en cadence, comme s’il eût exécuté l’antique danse du Bosquet ou le vieux rythme de la Tête de Lynx.

–       C’est admirable ! s’exclama le prince, je n’aurais jamais imaginé pareille technique !

Le cuisinier posa son couteau et répondit : Ce qui intéresse votre serviteur, c’est le fonctionnement des choses, non la simple technique. Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le bœuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du bœuf. Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des os, ni bien sûr à l’os même. (…) Quand je rencontre une articulation, je repère le point difficile, je le fixe du regard et agissant avec une pudeur extrême, lentement je découpe. Sous l’action délicate de la lame, les parties se séparent dans un houo léger comme celui d’un peu de terre que l’on pose sur le sol. Mon couteau à la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait, et après avoir nettoyé la lame, je le remets dans le fourreau. »

Chapitre III, Nourrir en soi la vie, Traduit du Chinois par Jean François Billeter. Leçons sur Tchouang-Tseu, p. 16, Editions Allia, Paris, 2002, 2004.

Ce petit texte qui semble anodin est un chef d’œuvre à lire dans les lignes tout simplement. En quelques éléments descriptifs, le penseur antique Tchouang-Tseu croque l’essentiel de ce qui constitue la maîtrise de l’action.

1 – Il faut agir en rythme. Le maître boucher coupe du bœuf comme on danse. Il y a un jeu de masse à mettre en mouvement, empoigner la bête pour mener la danse puis du genou l’immobiliser et de l’épaule lancer son couteau pour trancher dans la masse.

2 – L’action n’est pas une simple question de technique mais une maîtrise du fonctionnement, une inscription du corps et de l’esprit dans le déroulement des choses. Le tout doit disparaître. Lorsqu’on maîtrise une action on l’a fait sans s’en rendre compte. Lorsqu’on apprend à parler on se concentre sur les mots, la prononciation puis les phrases et lorsqu’on sait parler on se concentre sur les idées faisant en sorte que les mots qui les expriment sortent d’eux mêmes.

3 – Lorsqu’on maîtrise un terrain d’action, on entre dans les nuances car on a intégré ses grandes lignes topologique, on se soucie alors des détails que les autres ne voient pas encore. On agit dans la subtilité, avec pudeur et légèreté. Les choses paraissent alors simples comme un peu de terre que l’on pose au sol. Maîtriser l’action, c’est comme on dit, faire les choses naturellement.

4 – Enfin, dans l’action c’est toute une situation qui évolue, notre corps, notre esprit, les objets et tout ce qui nous environne. Le boucher à la fin de l’acte repose le couteau qui faisait alors encore partie de l’ensemble en mouvement. Il le nettoie et le range avec le plus grand soin car ce qui fait un boucher c’est un corps, une lame et un esprit en action. Le maître se redresse une fois la découpe achevée, il regarde autour de lui car pendant l’action il avait disparu à lui même comme s’il s’était dissous dans l’acte. En regardant autour de lui, il reprend contact avec l’extérieur comme s’il sortait d’une sorte d’hypnose. Il change de régime, son corps, son cœur, son sang, ses muscles, son système nerveux, son cerveau, son énergie s’étaient mis en ordre pour découper la bête et tout cela, un fois l’acte fini, doit changer de régime pour retrouver le calme.

Comme après avoir réalisé le geste parfait, qui a envoyé la boule de papier, que l’on a jeté depuis sa chaise, au fond de la poubelle. Après avoir réussi a concentrer son corps, son esprit et tout ce qui se trouve autour de nous pour atteindre son but, pointe de lui-même sur nos joues un sourire de satisfaction profonde.

L’observateur qui se trouve dans le champs de l’action est alors ébahit. L’action maîtrisée agît sur ce qui l’entoure.

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