Réinventer la France – Un outil de politique appliquée

Posted on 23/09/2013 par

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« A qui s’adresse ce livre ? » question sempiternelle que se pose un auteur, pourrait être adressée à Jacques Lévy concernant son dernier ouvrage. Bien au delà des géographes, il s’adresse à tous ceux qui sont aux prises avec le territoire et les activités qui s’y déroulent. L’ouvrage réunit les principales qualités d’un outil politique efficace : un discours limpide, une image marquante et une pensée transdisciplinaire.

En premier lieu, la qualité d’écriture positionne le discours. Le ton est serein et chaleureux. Le vocabulaire est d’usage courant à l’exception de certains termes spécifiques explicités en fin d’ouvrage dans les Repères.  Les phrases, habilement construites, émoustillent l’intelligence du lecteur. Résultat, au fil des pages l’effet se produit, l’érudition de l’auteur se transmet au lecteur, qui est pris au piège de se sentir intelligent.

Vient ensuite une image qui surprend et marque l’imaginaire. On découvre des cartes des Etats-Unis, de la Suisse et de la France déformées comme boursouflées. Ces cartes représentent l’importance d’un paramètre sur le territoire. Ainsi, la carte de la France exprimant la répartition de sa population fait apparaître un énorme furoncle sur le bassin Parisien. Avec cette carte, Jacques Lévy relie d’une forme, les territoires et leurs habitants.

Image

Cette représentation remet en cause nos habitudes de lecture. Il n’y a plus de dichotomie entre la carte géométrique qui représente la physique du territoire et le paramètre qui lui est associé par le coloriage de zones de couleurs. Dans ces cartes, la présence des habitants déforme la géométrie euclidienne qui respecterait, via un facteur d’échelle, celle du terrain réel. Les cartes de Jacques Lévy représentent ainsi un questionnement sur l’espace où l’activité et le territoire forment ensemble plus que leur somme.

Armé de cet outil de représentation et d’analyse, le scientifique peut reinventer la géographie de la France sujet par sujet. Son outil hybride, croisant géométrie et habitants, lui permet d’emmener ses arguments à travers différents champs : la ville, l’éducation, la santé, l’organisation de l’administration, etc…

1er constat – La France est totalement urbanisée, comme le montre la carte précédente, les grands territoires ruraux sont vides de population. Les paysans vivent désormais en ville. La définition de la ville s’étend à celle d’aire urbaine où la ville centre historique, ses banlieues et ses périphéries forment un ensemble symbiotique d’échanges économiques, sociaux et culturels. Ainsi, là où dans nos représentations habituelles, la ville ponctuait la campagne, on peut aujourd’hui considérer que la campagne ponctue l’urbain.

2ème constat – L’injustice spatiale règne. L’inadéquation entre les territoires, leur occupation et les organes de l’état, s’est accentuée au cours du temps par manque de réforme structurelle. Les territoires pauvres, souvent ruraux, ont une fiscalité moins forte que les territoires riches que sont les villes. Si bien que les villes financent les campagnes.

L’Ile de France est la zone la plus productrice de richesse de France. Avec ses 11 millions d’habitants, elle produit un peu moins de la moitié du PIB des 63 autres millions de Français, cependant les revenus versés par l’Etat sont près d’un tiers moins importants que pour le reste du pays. L’Ile de France ne profite pourtant pas d’une ressource locale, comme des matières premières par exemple, elle produit de la richesse par le travail de ses habitants. Le coût de la vie en Ile de France étant bien supérieur à celui du reste du pays, sans que les salaires ne compensent cette différence, une injustice structurelle est organisée par l’Etat.

L’impact de ces inégalités territoriales est accentué pour les classes moyennes qui ne profitent, ni des aides accordées aux plus pauvres, ni des avantages fiscaux des plus riches. Ce qui fait dire à l’auteur  : « Une formule brutale résume cette situation : les pauvres des régions riches paient les riches des régions pauvres… » (p. 152). Cette injustice se retrouve à l’échelle des aires urbaines où le centre productif paie pour les périphéries résidentielles.

3ème constat – Il y a besoin d’une réorganisation entre les territoires et les organes de l’Etat. L’imaginaire Français reste dominé par l’image d’une échelle unique, celle du territoire géométrique. Si les services publics ont entamé une réorganisation, celle des représentants de l’Etat sur le territoire est conservée et marche encore comme lorsque la France était largement rurale et fonctionnait comme un Empire. Si bien qu’en terme de représentation dans les instances de la République des zones faiblement peuplées ont le même poids que des zones fortement habitées. Jacques Lévy le résume ainsi : « … les citoyens morts, représentés par les élus des territoires vides, s’invitent aux côtés des vivants pour délibérer. » (163-164)

Propositions – La remise en cause épistémologique par les cartes est celle de l’imaginaire du territoire Français. Notre pays n’est plus un espace agricole ponctué de villes mais un réseau d’aires urbaines. Si l’on cherche une adéquation entre la représentation politique, le territoire et les citoyens, on devrait en arriver à une organisation partant des aires urbaines (quelques centaines), des régions (quelques dizaines), la France, l’Europe et le monde.

Pour mettre en mouvement cette France réinventée, l’auteur propose plusieurs méthodes politiques, que je laisserais aux futurs lecteurs le soin d’évaluer, mais dont la première étape est, sans nul doute, cet ouvrage. Car après avoir lu cet outil de politique appliquée, vous ne verrez plus la France comme avant.

Vu dans le Moniteur du 20 septembre 2013…

MoniteurLévy

Lévy Jacques, Réinventer la France, Trente cartes pour une nouvelle géographie, Fayard, 2013

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