Pragma

Posted on 01/07/2014 par

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Une tendance semble émerger, en creux, chez certains jeunes architectes. Une attitude que l’on pourrait qualifier de pragmatique, caractérisant un travail qui cherchent à répondre à la question : qu’est-ce qui marche ?

Cette recherche d’efficience s’attaque à tous les champs du métier. Comment trouver la commande quand les appels d’offres publics disparaissent petit à petit ? Comment gagner les concours en passant entre le conformisme et les réseaux de cooptation ? Comment construire dans une économie toujours plus serrée et contrainte par les normes et les entreprises ? Comment actualiser les plans des bâtiments quand les réglementations forcent à la répétition des modèles ? Comment tenir la cohérence d’un projet quand les prestations de l’architecte sont découpées en petits morceaux ? Comment maintenir un débat public sur l’architecture ?

Comme leurs prédécesseurs les plus perspicaces, ces architectes se battent pour faire évoluer leur pratique. Ils s’investissent dans les instances professionnelles, dans les écoles, dans l’écriture, dans les nouvelles technologies informatiques. Ils font leur place dans le jeu compliqué des acteurs de la construction.

Ces architectes sont sans dogme. Ils n’ont presque pas connu l’époque du grand clivage capitalisme/socialisme. Ils n’ont pas eu la charge de transformer les rêves utopiques de 68. Pour eux, le duel moderne/post-moderne fait partie d’une histoire révolue. Les mouvements artistes ont été balayés par les artistes superstars. Les blogs d’architecture ont détrôné la presse professionnelle en imposant une quête perpétuelle de nouvelles sensations. La seule injonction qui soit faite à cette jeune génération d’architectes est celle de trouver des solutions à la crise écologique/économique.

A force d’investir leur temps de cerveau libre à trouver des solutions pour pouvoir faire leur métier avec excellence, ces concepteurs se forment part défaut une philosophie de l’action, une philosophie pragmatique.

Bien au delà du qualificatif dont on affuble avec dénigrement nos dirigeants les plus actifs, le pragmatisme est une quête de simplicité et d’authenticité. Les penseurs pragmatiques[1] interrogent l’enchainement des faits, le monde en mouvement. Ils placent l’action comme objet principal de leurs réflexions. Ils observent ce qui se passe. Ils se libèrent des abstractions trop parfaites, des idées pures et des explications théoriques. Ils s’efforcent d’aborder le monde aussi directement que possible. Ils préfèrent décrire et comprendre le fonctionnement de ce qui s’y déroule plutôt que d’en faire des explications ésotériques. Leur ambition est d’être intelligible pour fournir aux citoyens le matériel intellectuel permettant le débat. Leur entreprise est constructive. Ces intellectuels souhaitent que chacun puisse devenir autodidacte. Que chacun puisse répondre aux questions qui le taraudent en menant sa propre enquête. Que l’expérimentation devienne une méthode de développement du savoir pratique.

Dans L’art comme expérience[2], John Dewey réfute l’idée du beau qui permet de distinguer des objets exceptionnels qui leur vaut d’être installés dans le musée. Pour lui, l’art est le déroulement de plusieurs processus. Notamment, celui de la fabrication d’un objet dont la cohérence est liée à la maîtrise de l’artiste. C’est également le phénomène d’une rencontre entre un observateur et un objet qui, si elle se déroule pleinement, confère à l’objet une qualité plastique et à l’observateur une émotion esthétique. Ainsi, chacun pouvant expérimenter ces processus, les œuvres d’art ne sont pas les seuls objets à produire des émotions esthétiques et l’expérience de l’art peut être partagée largement. L’art est démystifié et peut être utilisé comme un liant social passant par une expérience partageable.

Il me semble que de nombreux jeunes architectes cherchent à faire de même avec leur métier et avec leurs projets. Ces jeunes architectes sont rationnels et logiques. Ils s’entrainent à trouver des stratégies de projet, de conception, de communication. Ils trouvent les moyens d’inscrire leur travail dans les jeux d’acteurs pour être le plus efficient possible. Ils se confrontent aux sujets légués et délaissés par la génération précédente comme l’étalement urbain, la question écologique ou l’architecture de composition des produits industriels.

Selon son fondateur, Charles Sanders Pierce, la définition du pragmatisme est de : « Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet »[3]. Si l’objet de notre conception est un bâtiment, il me semble que chez certains jeunes architectes la mise au point se fait en ajustant les effets produits ou qui pourraient être produits par le projet .

L’architecture des tels projets résulte ainsi d’un investissement à trouver ce qui marche, ce qui a de l’effet. Cette habitude à s’inscrire dans l’enchainement des choses fait voir les formes comme des dispositifs à effets urbains, sociaux et culturels. L’esthétique architecturale qui est en résulte est simple, sobre, franche, adaptée et efficace. Si les images de ces œuvres peuvent facilement être qualifiées de tristes et brutales, une attention plus grande à l’ensemble du projet permet d’y découvrir la force de leur construction et la tendresse des attentions faites aux habitants.

 

 

[1] Les philosophes américains fondateurs du pragmatisme sont Charles Sanders Pierce, William James, John Dewey. Cet esprit pragmatique se retrouve aujourd’hui en France dans les sciences humaines chez Luc Boltanski ou Bruno Latour.

[2] Dewey John, L’art comme expérience, traduit par Jean-Pierre Cometti, Folio 2010

[3] Extrait de l’article fondateur du mouvement Pragmaticiste écrit par Pierce paru dans la Revue Philosophique en 1878, sous le titre de «La logique de la science, comment rendre nos idées claires ».

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